CHAPITRE XXIV
le nom, contient six mille boutiques. C'est dans le ^quartier appelé le Kremlin que se trouve la forteresse ê^e ce nom, l'ancien pala's des czars. Celte forteresse eèjL aussi vieille que la ville, qu'on prétend avoir été bâilie vers le milieu du douzième siècle. Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskowa; mais son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce monument, dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit n'avoir jamais pu être enlevée pour être placée dans le palais ou dans l'église ^.
Les cimetières de Moscou sont immenses, et suivant l'usage répandu dans toute la Russie ; plusieurs fois dans l'année, mais principalement le jour qui répond chez les Russes à notre jour des morts^ le peuple s'y porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut entendre de très-loin.
Un usage tout aussi général à Moscou comme à Saint-Pétersbourg est celui des bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes; seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains^ dont • ils sortent rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne con-
* Cette cloche n'a été dégagée de !a terre qui la couvrait qu'en cette année 1836. (Note de l'auteur.)
00 SOLYËNIRS DE MADAMIi: VIGÉË L£ BRUN.
naissent ni les maladies de poitrine ni les rhumatismes.
Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que Ton trouve toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. 11 est placé au milieu d'un jardin. Une très-grande allée le traver!>e, ce qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent Tété en voiture à quatre chevaux, et Thiver en traîneau.
J'avais remarqué qu'à Saint-Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Celte salle est entourée d'une galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis allée à l'un de ces bals, et je fus surprise
du grand nombre de jolies personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très-beau bal oh m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Elisabeth pour l6 bal de l'impératrice Catherine II ; elles portaient des tuniques en cachemire bordées de franges d'or; de
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superbes diamants attachaient leurs manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillants. Rien ne pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils embellissaient encore celte foule de jolies femmes, plus charmantes les unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son visage^ dont les traits étaient Qns et réguliers, avait une expression extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tôte, en sorte que j'emportai letableau pour le terminer à Saint-Pétersbourg où je ne tardai pas à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept ans. Je l'ai peinte en fris, entou* rée d'une écharpe ondoyante et assise sur des nuages ^ .
La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou. J'avais été lui faire une visite à mon arrivée ; elle et son mari, qui était alors gouver* neur de cette ville, me reçurent avec infiniment de bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte Vladimir. Je faisais en ce moment celui de la fille de la comtesse StrogonoiT, de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais déjà commencé six portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de
1 Ce portrait est chez le priace Aloxis Tufakin, son mari, qui l'a apporté avec lui lorsqu'il vint en France. {Soie de Cautcur.) II. 0
Villeneuve, que je retrouvai à Moscou avec bien de la joie, et qui était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me couler la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison de tous ces ouvrages.
Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiai autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les poêles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais totalement la tète dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'eus que le temps de sonner ma'femme de chambre, qui me soutint avoir éteint le feu partout . Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je ; à peine m'eutelle obéi, que sa chandelle s'éteignit et que ma chambre, et tout l'appartement, furent remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais, ignorant d'oîi venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin, je fis aussitôt venir un des hommes qui chauffaient les poêles, et il m'apprit que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les tuyaux, et qui est, je crois, placé sur le^