CHAPITRE XXÏV
toits. Délivrée de la crainlc d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je visitai mon ap* parlement, toute transie que j'étais. Près du salon où je donnais mes séances, était un grand poèle avec deux bouches de chaleur, devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal SoltikolT, pour le faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut pour moi l'impossibilité de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais exposée dans une salle voisine de ma chambre ; car il était facile de prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient beaucoup.
Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et, depuis que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable. Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez Texcellente madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'enmona chez elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.
Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest de Villeneuve reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises, toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée qu'il était impossible de penser à l'habiter sitôt. J'en étais extrêmement contrariée, lorsque le
Oi SOUVENIRS DE MADAME VIGEE LE BRUN.
comte Grégoire OrloffS avec cette obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'ac* ceptai son offre, et j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant rester quelques instants dans la salle où mes tableaux étaient exposés, me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.
Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à Saint-Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais magnifiques, meu* blés avec la plus grande recherche. Un des plus somptueux était celui du prince Alexandre Koura* kin ^, que j'avais connu à Saint-Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dtner avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans la plupart on remarquait,
1 Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était un très-aimable Jeune homme. Je Tai revu depuis avec bien du plaisir lorsquMl est venu à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme. {Note de Vauieur.)
* Ce pcince Alexandre, qui est resté longtemps à Paris comme ambsssadeur russe pi'ès de Napoléon, était beau-frère de la bonne et aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettrea de mes Souvenirs. {Noie de Fauteur.)