‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 154 sur 293 · CHAPITRE XXIV. 6g · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. 6g

soit en pied, soit en buste, le portrait du maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin nous fît voir sa chambre à coucher, qui sur* passait tout le reste en élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis, était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases de fleurs étaient placés aux quatre coins de Tes- Irade, et des meubles d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne d'être babitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous traversâmes de larges corridors où de chaque côté étaient rangés une quantité d'esclaves en grande livrée tenant des flambeaux à la main, ce qui me fit reflet d'une cérémonie grave et solennelle. Pendant le dîner, .des musiciens invisibles, qu'on Rivait placés au-dessus de nos têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai déjà parlé plusieurs rois.

La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans aucune morgue avec ses inférieurs.

Je dînai aussi chez un prince Galitzin *, que ses manières affables et polies faisaient généralement re-

1 Je De saurais dire combien il y avait à Moscou, à Tépoque où Je m*y trouyais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs de ces princesses n'étaient point mariées. [Note de raufeur.)

chercher : quoiqu'il fût trop âgé pour se metlrc à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante personnes, le dtner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce festin 'me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir, avant de me mettre à table, de parcourir une très-belle galerie qaî contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se bornait h m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne pouvant prononcer ce nom, il me dit : « Celui-ci est Fiché, n

Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je crois, n'a jamais Oni. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes à table ; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à argent ; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune conversation ne s'établissait, on aurait pu les prendre pour des mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se pas-

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sèrcnt ainsi ; mon ennui était parvenu à un point que je rae sentais prête à me trouver mal; enûn, je pris mon parti, en prétextant une indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.

Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva, le soir même, un accident assez risible, quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais pour quel motif je me trouvais objigéede fairevisite aune Anglaise; une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que cette Anglaise n'entendit pas un mot de français, et moi pas un mot d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par politesse continuera me parler dans sa langue que je ne pouvais comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une heure ensemble^ laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.

A l'époque oîi je me trouvais à Moscou, le pins riche habitant de cette ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes, tant il possédait de paysans, qui sont tous, comme on ne l'ignore pas, attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus

grande bonté, et auxquels il avait fait apprendre des métiers de différents genres. Lorsque j'allai le voir^ il me montra des salons encombrés de meubles achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère; la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il était impossible de distinguer la copie placée près de ToriginaK Ce beau travail me conduit à dire que le peuple russe est d*une inielligence extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution. Aussi le prince de Ligne écrivait-il : a Je vois des Russes à qui l'on dit : Soyex matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres, comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître ; j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon; et tous sont adroits, attentifs, obéissants et re^ pectueux, »

Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été employé sous les règnes de Catherine P* et de Paul II, d'abord comme secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu abordable ; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa voiture ; il répondait alors h leurs demandes : Je l'oublierai^ et s'il s'agissait d'une pétition : Je la perdrai.

Son plus grand talent était une connaissance savante e( approfondie de la langue russe ; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une facilité de ré-

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daction surprenante. Un Irait de lui bien connu en donne la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine Tordre de rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent oublier; la première fois qu'il relournachez Timpératrice, celle-ci, après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde ; il tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans hésiter une seconde, tout le projet de loi ; Catherine fut tellement satisfaite de cetle rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les yeux ; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko allait se confondre en excuses ; elle lui imposa silence par des complimenls^ et le nomma le lendemain son conseiller privé.

Un autre Eusse, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du prince Bezborodko, était le corale Boutourlin que j'ai beaucoup vu à Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre, que, pour aller souper chez la comtesse Boutourlin, je faisais deux lieues dans ma soirée. Le comte Bou* todrlin^ par son savoir et ses connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus; il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il possédaità Moscou une bibliothèque immense^ composée des livres les plus rares et les plus précieux dans

les différentes langues ; sa mémoire était telle, que, lorsqu'il rapportait un trait historique ou une anecdote quelconque^ il pouvait dire à Tinstant dans quelte salle et sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour le moins aussi surprenante était de Tentendre parler de toutes les villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme s'il les eût habitées depuis longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la Russie : pour mon compte^ je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses monuments, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands détails, que je m'écriais : (( H est impossible que vous n'ayez pas été à Paris 1 • Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans cette ville oh je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines daos ma chambre ; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos, et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution de retourner à Saint-Pétersbourg pour voir ma fille, et ensuite de quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.

« Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me plaindrai lorsque vous converserez longtemps avec moi ; tout ce qui vous intéresse

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