‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 155 sur 293 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

m'intéresse aussi : le lien qui nous unit est trop près de mon cœur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans égoïsrae je ne saurais y rester iiidifférenle ; ceux qui ne m'ont point rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien trompée! j'en ai cruellement souffert, et, malgré le temps et mes efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées sur le bonheur que peut espérer une mère, qui n'a jamais rien eu à se reprocher, m'affligent plus qu'elles ne me consolent.

« Les circonstances m'obligent depuis longtemps à un travail assidu et pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma vie, je n'ai nuldésir de la voir se prolonger, et je n'ai point varié sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand misanthrope me paraîtrait trop gai ; le monde me fatigue, la solitude me tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir ; je n'ai d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte avant peu les aller chercher. '

(( Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, aûn que vous vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à Moscou. »

Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et je fis mes adieux. Tout fut mis en œuvre pour me retenir ; on m'offrait de me

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paver mes portraits plus cher qii*à Saint-Pétersbourg, (le me laisser tout le temps de les terminer sans faligue pour moi ; je me souviens que la veille encore du jour oîi je partis, comme je me trouvais au rez-dechaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer, sans qu'on me l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un manteau blanc, qui me fît ime frayeur horrible. On voyait sans cesse passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et, quoiqu'il n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infâmes libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour un émissaire de Paul ; je ne respirai que lorsque je l'entendis me supplier de ne point quitter Moscou, et me "demander un grand tableau de toute sa famille ; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il me fat possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au moins donner mon portrait à la ville ; j'avoue que celte dernière demande me toucha au point que j*ai toujours regretté que mes occupations et ma santé m'aient empêché depuis d'y satisfaire.

Plusieurs personnes, qui, je n'en doute pas, étaient dans la confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient pour Saint-Pétersbourg avec moi ; mais dans l'ignorance totale où j'étais du complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort; car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau impraticables.

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