‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 158 sur 293 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

très-vigourcux, il lulla longtemps contre ses assassins, qui parvinrent enfin à Tétrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écrivit : «Vous aussi, Zuboff! vous que je croyais mon ami I » En disant ces mots, il expira. Il semble que le sort se soit plu % réunir toutes les circonstances qui pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour entourer le palais, et, bien loin que l'on eût mis le colonel dans la confidence des conjurés, cet officier était persuadé qu'il s'agissait de déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur; une partie de cette troupe alla, par le jardin, se placer sous les fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne réveilla pas^ non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser. S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait descendre chez une madame Narischkin, qui était son amie, et en qui il avait toute confiance ; une fois là^ rien ne lui eût été plus facile que de se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui borde le palais de Saint-Michel ; de plus, la méfiance qu'il avait de sa femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui séparaient son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard : les assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui Tins* truisaitde tout le complot; mais cet homme, à qui son

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amour pour madame Chevalier et sa jalousie contre l'empereur faisaient perdre la tête, négligeait la plus grande partie de son service et ne' décachetait plusses lettres ; il laissa sur sa table celle qui lui révélait la conspiration, et, quand il l'ouvrit le lendemain, le malheureux Koutaisotr tomba dans un tel désespoir, qu'il pensa mourir ; il en fut de même du colonel qui avait conduit son régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente, et qu'il fut bientôt à toute extrémité. Je crois môme qu'il a peu survécu à son remords, tout innocent qu'il était : mais ce dont je suis sûre, c'est que, pendant sa maladie, l'empereur Alexandre 1*' allait le voir tous les jours et fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près de la maison du malade.

Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du complot ne doutaient point de la réussite ; car tout Saint-Pétersbourg a su que, le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky, tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en disant : « Tout doit être fini maintenant. » Paul était mort en effet, son corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible, attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve, alla tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre ; elle y conduisit ses deux plus jeunes fils, Nicolas et

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