‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 159 sur 293 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Michel, si enfonts alors, que le premier lui dit une fois : « Pourquoi donc papa dort-il toujours ? »

La ruse qui (tit employée pour faire consentir Alexandre P' à la déchéance de son père, car il n'aborda ja* mais d'autre idée, est un fait positif que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes^ lespltts sages que j'aie connus, et l'homme le plus au fait de ce qui se passait à la cour de Russie ; il doutait d'autant moins de la facilité avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner l'impératrice et ses enfants, qu'il connaissait les affreux soupçons dont l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille môme de l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la famille impériale s'y trouvait réunie .'dans un moment où l'empereur causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit : « Vous me croyez sans doute le plus heureux des hommes, mon ami ? j'habite enfin ce palais de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau aussi, mes filles sont charmantes ; les voilà tous en face de moi, eh bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins. » Le comte Strogonoff s'écria en reculant d'horreur : ff On TOUS trompe, sire I c'est une atroce calomnie 1 >i Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui serrant la main, il reprit : « Ce que je viens de vous dire est la vérité. »

L'infortuné souverain était poursuivi par l'idée de sa mort. Lecomtd Strogonoff me raconta aussi que, la

veille du jour dont je viens de parler, Paul lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que sa bouche était de travers : a Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut faire ses paquets. »

J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait qae Ton dût attenter à la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre I" était d'un caractère noble et généreux; non-seulement il a toujours eu de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh bien, en apprenant que Paul n'était plus, son déses* poir fut tel qu'aucun de ceux qui Tapprochaieut ne put douter qu'il restait innocent de ce meurtre ; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes qu'on lui vit répandre. Dans les premiers mo-. ments de sa douleur^ il ne voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme Éliîïabelh vint se jeter h ses genoux pour le supplier de prendre les rênes du gouvernement; il se rendit alors chei l'impératrice sa mère, qui, du plus loin qu'elle l'a* perçut, s'écria : « Retirez-vous ! retirez-vous ! je vous vois tout couvert du sang de votre père! » Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet accent qui part de l'Ame : < Je prends Dieu à témoin, ma mère, que. je n'ai point ordonné cet épouvantable crime. » Un si grand caractère de vérité était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à l'écouter ; et, lorsqu'elle apprit com*

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