CHAPITRE XXV. 8i
aussitAt à moi, et me demanda comment j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas sonfFert des chemins ; je lui répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez longtemps dans cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses flatteuses, il me quitta.
Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son portrait à cheval. A peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des copies soit à cheval, soit en buste, peu leur importait, pourvu qu'elles eussent le portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance était le moyen de faire ma fortune; mais, hélas I mes douleurs physiques, sans parler des souffrances morales dont j'étais encore tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin^, si je me voyais forcée de quitter Saint-Pétersbourg; bientôt en effet mes maux (Vsvinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais des obstructions,
1 J'ai fait à Dresde pluslears grands bastes d'Alexandre d'après ces pasteb, mais, M. de Kradner les ayant emportes par mer trop frais encore, ils ont souffert du vidage. {Note de Pauteur,)
et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.
Au moment de quitter Saint-Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentis ; ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma flilc, tout amer qu'il me fût de la voir s'éloigner de moi, de la voir entièrement gouvernée par une coterie à la lète de laquelle agissait cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment je pouvais quitter Saint-Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon cœur soit bien malade ! il vous est facile d'en deviner la cause. »
D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi ; les princesses Kourakin et Dolgoruki, cet excellent comte Strogonoff, qui m'avait donné tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte, dès qu'il apprit que j'allais pai*tir, vint me voir; son chagrin était si grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais h peindre, se parlant à lui-même, disant : a Non, non, elle ne partira pas, cela est imposible. » Ma fille, qui était présente, crut qu'il devenait fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait bien me donner, qu'en promettant de revenir à Saint-Pétersbourg, et telle était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je me rendis chez elle, où je trouvai l'empereur; je
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témoigaai à Leurs Majestés mes regrets les plus vifs et les plus siucèresea leur disant que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui m'étaient ordonnées pour des obstructions; sur quoi l'empereur me répondit avec bonté : « Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et, quand vous l'aurez monté quelque temps, vous serez guérie. » Je^ remerciai cent fois l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à cheval. « Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyerqui vous conduira. » Il m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une bienveillance si grande, et, quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne trouvai point de termes assez forts pour en exprimer ma reconnaissance. Quelques jours après cette conversation, je rencontrai l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit : c Ne partez pas, je vous en prie, madame Le Brun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me fait de la peine. » Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de revenir à Saint-Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que je disais vrai ; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu aux yeux de Leurs Majestés l'apparence de l'ingratitude et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas tout à fait pardonné.
Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec quel cha-
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grin je m'éloignais de Saini-Pétersboui^. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondis en larmes ; je voulais retourner sur mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est toujours dans mon cœur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point revu le pays que je regarde encore comme une seconde patrie.