CHAPITRE XXVI
jolie ni bien pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et son port est très-beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je n'eus guère le temps de Taire d'autres observations, car je me hâtai d'arriver à Miltau, où j'espérais trouver encore la famille royale: mais j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que pour voir nos princes.
L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec quelle gaieté j'avais fait, en allant à Saint-Pétersbourg, le chemin que je venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de la Gourlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes, d'énormes sapins ou d'aulniers dont les troncs blanchâtres se détachent si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis val- Ions, mon imagination calme et heureuse les animait alors par mille idées riantes et poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortège; dans les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques: enfin je charmais ma route. Mais au retour il n'y avait plus de figures fantastiques, et plus de danses joyeuses. Ma tristesse et mes soufi'rances avaient dépeuplé ce beau pays que je regardais à peine.
- Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jus-
88 SOUVENIRS DE MADAME ViGÉE LE BRUN.
qu'à Berlin était de beaucoup le plus^ pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à Rœnigsberg. En partant de Saint-Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir l'impératrice sa fiUe^ et qui ne laissait plus de chevaux sur notre route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me mener coucher aux maisons de poste, me descen* daient dans des espèces de cabanes où Ton ne trouTait point de lits et rien à manger, en sorte que le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quaotaux repas, la soupe que Ton me donnait était faite sans viande, avec du mauvais beurre et des carottes ; si je faisais tuer un poulet^ il était si maigre et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parveoir à le couper ; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner, tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route nous cheminions tellement dans les sables que les chevaux allaient au petit pas. Il f^^^^ une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser 'toutes mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette vilaine odeur de pipe me tournait le cœur au point que je préférais presque toujours aller à pied, quoique j'eusse^u saWe jusqu'à la cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces chemins.
J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, maïs apparemment ils avaient peur de nousi car ils s'enfuyaient toujours à notre approche, ue même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route»