CHAPITRE XXVI. 9i
la bonté de roe faire dire d'aller la trouver à Potsdamy où elle désirait que je âsse son portrait. Je partis ; mais ici ma plume est impuissante pour peindre l'im; pression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse. Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la bonté^ et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son teint^ tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante. Il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.
Elle me fixa le jour de sa première séance. cJene puis, dit-elle, vous la donner avant midi ; car le roi, qui passe la revue tous les matins à dix heures, est bien aise que j'y assiste. » Elle désirait que j'eusse un logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela déranger Tune de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous tous les rapports .
Mon séjour à Potsdam n^en fut pas moins une véritable jouissance pour moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voirlesétudes quej'avais faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Elisabeth; je m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que je fis remettre sur
châssis. Je ne saurais dire avee quelle grâce elle sut me témoigner qu'elle en était satisfaite ; elle était si aimable et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout à fait de la tendresse.
Je me plais à rappeler toutes les marques de gracieuse bienveillance dont Sa Majesté me comblait jusque dans les moindres choses : par exemple, j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable ; je ne sais comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en envoya d'excellent. Un autre jour> comme je lui faisais compliment de ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache aussitôt et les met à mes bras ; ce don me toucha plus peut-être que celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec moi. Elle eut encore la bonté de me faire donner une loge au spectacle tout près des places qu'elle occupait habituellement ; de cette petite distance je me plaisais, par-dessus tout, à la regarder : son charmant visage avait seize ans.
Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfants, qu'à ma grande surprise je trouvai laids ; en me les montrant, elle me dit : « Ils ne sont pas beaux. » J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir ; je me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie^.
Je parlais souvent à la reine de mon amour pour
1 Ces enfants, depuis ce tempe, ont beaacoup changé à leur aTan« tage. La princesse, qui est njaintenant impératrice de Russie, a fort embelli. {NoU de Vauteur.)