CHAPITRE XXVI
Saint-Pétersbourg, le général Durocet M. de Ghàteaugiron étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth, je l'entendis dire à l'empereur : Quand donc receverons-nou» les citoyeru ? M. de Chàteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de mon mieux ; mais je ne saurais dire l'effet que me fit celle cocarde tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc, qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte ; il ne me dit pas un seul mot, et je fis de même avec lui.
Le diner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le cuisinier de la princesse, dans l'igno* rance totale où il élait de la révolution française, pril naturellement ces messieurs pour les ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir longtemps rêvé, il se souvint que les fleurs de lis étaient les armes de la France, et il se hÂta de mettre les truffes, les filets, el les pâtés en fleurs de lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusAt d'une aussi mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur cette pluie de fleurs de lis. Le brave homme répondit d'un air satisfait : c J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il convient de faire dans les grand es occasions.» Une femme de mes amies, fort spirituelle, me dit alors tout bas : « Plût à Dieu que les cuisiniers et les marmitons n'en eussent jamais su davantage I »
ae souvËiNiRs de madame vigée le brun.
Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur général de l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-môme le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de bienveillance, dont on me comblait à la cour de Prusse, m'auraient bien certainementretenuepluslongiemps, si mon plan n'avait pas été alors tout à fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante reine si jeune, si belle, si aimable 1 J'ignorais, hélas I que bien peu d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais que l'infime calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au tombeau à la fleur de son âge I Jamais je n'ai pu lire alors les bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y vint un Polonais qui arrivait de l'armée française ( certes un Polonais n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme me répondit : « Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins. » Et cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres chagrins, hâta peut-être sa mort!