‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 171 sur 293 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

sur cette terre ensanglantée ! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau et je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet.

« D'un autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de t'embrasser, de revoir les amis qui me res* lent, d'admirer encore tant de chefs-d'œuvre des arts et d'objets intéressants, je me sens agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas I je ne retrouverai pas notre pauvre mère ! Cette peine

est la plus sensible. Tu me conduiras sur sa tombe

Mon Dieu ! que d'idées tristes !

«Depuis que j*ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Saint-Pétersbourg où l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir ! Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur ; partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que cette vipère m'a fait souffrir I Tous mes persécuteurs sont encore là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées I Je te manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais, sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de venir ; car, après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore faire un petit voyage. Je ne crains4>as les courses, elles me font du bien. Le séjour des villes me tue, et les grands chemins me guérissent : la route et quelques bains ont suffi pour rétablir tout à fait ma santé.

100 * SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRUiN.

« J'ai ta avec le plus grand plaisir tes derniers ou* vrages; tes Conventions^ sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à Saint-Pétersbourg et partout, comme à Paris ; j'en ai joui bien véritablement.

«Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgoruki. M. Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces jours-ci : Quelle triste ville que Dresde I j'ai beau faire, je ne puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.

(c C'est le bon M. Laya^ qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, il m'a plu tout de suite. C'est un bomme de lettres distingué, le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine, dont il avait reçu tant de bienfaits, est atroce. Je ne le reverrai jamais 3. Je désire beaucoup au contraire connaître particulièrement M. Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me le présenteras tout de suite à mon arrivée.

((Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon cœur, sans oublier la petite^, que je voudrais

1 Met oonveniiùns ou tpUre à SUe. Vigée a dédié à madame Vigée Le bran, sa sœur, cette Jolie pièce de vers.

s Admis à l'Académie française le 7 août 1S17.

> J*ai teno parole, quoique Lebran-J^indare m'ait fait prier souvent de le recevoir. (Note de l'auleur.)

* Cette petite dont Je parlais ainsi est aujourd'hui madame de Rivière, ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que J'aime comme ma fille. {Note de Fauteur,)

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