CHAPITRE XXVII
avoiràmoi. Ne m'oublie pas auprès delà bonne madame de Verdun .Gomme je serai aise de la revoir, ainsi que le boa Robert, Ménageot, la famille Brongniart, etc.!!! Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires. Adieu. »
Une fois ma résolution prise de retourner en France avant Thiver, je pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc Brunswick, qui voulait me connaître ; je lui fus présentée, et il me témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait une fort belle tète. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les parents de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage restant dans sa famille.
Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver à Weimar vers midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions pour mon dîner. Mais le malheur avait voulu que l'on me donnât un postillon qui ne connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. La nuit venue, j'étais tout à fait mourante de fatigue et de faim. Les chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette
i02 SOUVENIRS DE MADAME YIGtE LE BRUN.
terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tôte, et, sans y voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un visage. Nous ne sortîmes que fort tard de celte triste position; car je n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible et si étourdie par cette longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très-noire, j^avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux grutz^. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers ducats, qui me furent rendus.
J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, encore me fallut-il attendre longtemps à la porte de l'auberge que l'on vint m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.
On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de Weimar; mais j'étais si fatiguée, si soufl^rante, et si mal dans cette auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. A Gotha, où j'allai ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à Paris ; il fui pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.
t Le ducat vaut près de douie francs et le gnitx deux sols.
{Note de l'auiêut\)