‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 173 sur 293 · CHAPITRE XXVII. iOÎJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII. iOÎJ

Je descendis d<ins celle ville h un. très-bel hôtel garni, qui portait le nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, et, quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, frès-bien mis, qui se trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la mienne en entrant dans ma chambre ; car^ je ne sais pourquoi, la figure de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.

Quelques moments après, j'enlendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à Saint-Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider les domestiques à porter les paquets dans les chambres! Tant d'empressement me parut bien suspect ; mais madame Divofi*, reconnaissante de celte obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. A table, il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d*amour qu'il avait manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il l'inventait, qu'il ne me toucha pas le

i04 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BR13N.

moins du monde, quoique la bonne madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle invita le beau conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je m'ennuyai beaucoup*; mais le bruit courait que Bonaparte avait été assassiné, ce qui aurait changé tous mes plans de retour à Paris. Enfin, lorsque nous fûmes prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils n'eussent été pris par le jeune Allemand, et, tout aussitôt après mon arrivée à Paris, je lus dans la gazette que ce jeune homme venait d'être arrêté pour vol.

Je n'essayerai pas de peindre ce qui se passa en moi lorsque je touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans ; l'effroi, la douleur, là joie qqi m'agitaient tour à tour (car il y avait de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaienl 1 ^' me). Je pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud ; mais j'allais revoir ceux qui me restaient encore. Cette France, dans laquelle je rentrais, avait été le théâtre de crimes atroces ; mais cette France était ma patrie !

1 Pour passer le temps dorant dis sii Jours, Je raccomtno^** ^ vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu ! ao***' mon arrivée à Paris, Je pris une femme de chambre qui» '^* mon raccommodage, me dit : « On voit bien que madame ^ d\in pays barbare, car ceci est cousu à la diable. » J« ^ ^ . rire et lui répondis que c'était mon ouvrage. La pauvre fi^l®* embarrassée, aurait bien voulu reprendre ses paroles; oi^J rassurai en lui avouant que Je n'avais Jamais su coudre.

{Note de tautiur-)

Page 1