‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 177 sur 293 · CHAPITRE XXVIll. lit · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIll. lit

hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup d'œil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un convoi.

En général, Taspect de Paris me parut moins gai; les rues me semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti un double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des rues de Saint-Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour . la plupart extrêmement spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir encore écrit sur les murs : liberté^ fraternité ou la mort. Ces mots, consacrés par la terreur, faisaient naître en moi de bien tristes idées sur le passé et ne me laissaient pa$ sans crainte sur l'avenir.

On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que l'on me montrait; le duc de Grillon, qui était à côté de moi, avait toute la peine du monde à mêle persuader. Il m'arrivaitici, comme pour l'impératrice Catherine II, de m'êlre peint en imagination cet homme si célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent très-aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses ; Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle dont il me fit mille éloges.

Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la marquise de Grollier et madame de

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Verdun que j'étais si heureuse de retrouver; pour la comtesse d*Andelau, très-aimable femme^ qui avait infiniment de grâce dans l'esprit : je vis en même temps chez elle ses deux filles, madame de Rosambo^ etmadame d'Orglande, qui étaient dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.

J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort triste ; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très-gônés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte devint empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies \ ce qui leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant été voir, un soir vers huit heures, la comtesse de Ségur, et la trouvant toute seule, elle me dit : a Vous ne croiriez pas que y ni eu vingt personnes à dîner ? ils sont tous partis après le café, o J'en fus en effet assez surprise; car, avant la révolution, la plupart des gens que Ton avait à dîner restaient avec, vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus convenable que les procédés de la méthode actuelle.

Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus heu*

1 La comtesse de Rosambo est morte, hélas ! peu de temps après a Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports fut vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui eurent le bonheur de la connaître. [Note de Vauteur,)

* Le frère de celui-ci, le comte do Ségur, mettait alors asses plaisamment sur ses cartes : Ségur sans cérémonies.

{Note de r auteur.)

CnAPITRE XXVIIÏ. ii3

reuse. Je fus étonnée, en entrant» de voir tous les hommes d'un côté et toutes les femmes de l'autre ; on eût dit des ennemis en présence. Pas un homme ne venait de notre côté» à l'exception du maître de la maison, le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de Ca« nisy, très-belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors notre unique chevalier ; le comte alla se prosterner devant cette beauté, à qui, dans ce moment, medit*on, l'empereur rendait des soins, et ne la quitta plus de la soirée.

Je me trouvais assise à côté de madame deBassano, que l'on m*avait fortvahtée et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention au cbilTre en diamants qui m'avait été donné par la reine de Naples lorsque je pris congé de cette princesse, ce chiffre était en effet très-beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse, puisque je n'étais ni femme de ministre ni de la cour, elle ne me dit pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de la trouver fort jolie.

Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Yien ^, qui avait été anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de faire sénateur. Je fus inflniment flattée de l'aimable accueil qu'il voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il av&it alors quatre-vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses composées dans le genre des

* Joseph-Martfl VIen, né & Montpellier, 1c 18 Juin 1716, mort à Paris le 27 mars 1809,

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bacchanales antiques, qu'il venait de peindre. Elles étaient charmantes. J*en fus surprise et charmée au point qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle parfaitement.

On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école française. C'est luiqui, le premier, rendit du style et de Inexactitude aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros, Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais il est juste de dire que M. Vien avait donné le premier l'exemple de ce perfectionnement dans ses sujets historiques.

. Après cette visite, j'allai chez M. Gérard ^, déjà si célèbre par ses tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de connaître ce grand ar^ tiste que l'on disait se distinguer par son esprit autant que par sou rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont j'aimé à me rapprocher.' Il venait alors de terminer le beau portrait de madame Bonaparte ^ étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa réputation dans ce genre.

Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui que Gérard avait fait de madame Hécamier^; alors j'allai chez cette belle personne.

^ Le baron François Gérard, né à Rome de parents français, et

mort à Paris le 11 Janvier 1836.

> Madame Létitia Bonaparte, mère de l'empereur Napoléon l*^ s Jeanne-Françoise- Julie* Adélaïde Bernard, mariée au banquier

Récamier, naquit à Lyon le 4 décembre 1777, et mourut à Paris

le 11 mai 1849,

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