CHAPITRE XXYIIl. iH
d'homme plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris ; mais il n'aimait point la ville, et, pour que tout fût semblable dans sa façon d'ôtre, il fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'Œdipe et d'Otello.
La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. A mon retour de Londres, j'allai le voir à Versailles, où j'avais appris qu'il s'était retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis longtemps, vient m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable ; mais l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son belvéder^ un lieu de délices.
Je retrouvai avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec ma* dame Murât, sœur de Napoléon; mais noua étions placées de manière que je ne pus voir que son profil,
attendu qu'elle ne tourna pas la tète de mon côté. Je jugeai pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes pensionnaires nous donnèrent une représentation d'Esther, où mademoiselle A ugué^ qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très-peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans Tentr'acte qu'il m'avait devinée.
J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de celui-ci. Il estvrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, etje me souviens qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra le portrait de Bonaparte en me disant : Voilà mon zéro. Gomme elle parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était qu'un zéro.
Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à Paris,*et le besoin de me distraired'une mélancolieque je ne pouvaisparvenirà vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse Dolgoruki désirait vivement connaître l'abbé DeH"^*