‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 180 sur 293 · CHAPITRE XXVUI. l'iD · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVUI. l'iD

je l'invitai à venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.

Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupàmes gaiement, comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter une chanson. Gérard choisit l'air de Marlborough; mais, à vrai dire, son chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix fausse ; et nous rimes beaucoup.

Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était H. de Metternicb. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamclin, M. de Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra. Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté admirables. Je mé rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait sur les banquettes pour la voir.

Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros- Chenet une fort belle galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la comédie. Tout ce qu'il y avail alors de personnes marquantes

étaient an nombre des spectateurs. Le speclaclc se composait d'une comédie de mon frère, intitulée V Entrevue^ et de Crtspin rival de son maître. Mon frère, ma belle-sœur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante dans la soubrette, jouèrent la première pièce. Crispin rival de son maître^ quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron, si plaisant dans Labranche, fit le plus grand plaisir, au point que Mole, Fleury et mademoiselle Contât, qui étaient présents^ furent tout à fait surpris de la manière dont on joua les deux pièces.

Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient procurés dans leur pays avec tant de grâce et tant de bienveillance. Je passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la princesse Dolgoruki, qui avait -été si parfaite pour moi à Saint-Pétersbourg. Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue promptement à se former une société des plus aimables gens de nos salons. Ses soirées me rappellent que je retrouvai chez elle, un soir, le vicomte de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. II était alors jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie. Je le revoyais, chez la princesse, la figure éteinte, ridée, coiffé d'une perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. « Hélas I me dis-je tout bas^ ce que c'est que de nous I »

Page 1