‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 18 sur 293 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Portraits qae Je fait eo arriraot à Rome. — Les palais. — Les églises. — La Semaine Sainte. — Le Jour de l'àqucs. — La bénédiction du Pape. — La Gironde. — Le CarnavaL — M^idame Beuti. ~ CrOdCe.itini. ~~ Marcliesi. — Sa dernière ropréscii talion à Rome.

Âassitôl après mon arrivée à Rome, je fis mon portrait pour la galerie de Florence. Je me peignis la i alette à la main, devant une toile sur laquelle je trace la Ogure de la Reine avec du crayon blanc. Puis, je peignis miss Pitt, la fille de lord GameKort. Elle avait seize ans, et elle était fort jolie : aussi la représentai je en Uébé, sur des nuages, tenant à la main une cpupe, dans laquelle un aigle vient boire. J'ai peint cet aigle d'après nature, et jai pensé être dévorée par lui. Il appartenait au cardinal de Bernis. Le maudit animal, qni avait Tbabitude d'élre toujours en plein air, et enchaîné dans la cour, était si furieux de se trouver dans ma chambre, qu'il voulut fondre sur moi. J'avoue que j'en eus grand 'peur.

Je fis dans le même temps le portrait d'une Polo?naise, la comtesse Potocka. Elle vint chez moi avec son mari, et, dès qu'il nous eut quittées, elle me dit d'un grand sang-froid : — C'est mon troisième mari ; mais je crois que je vais reprendre le premier, qui me convient mieux, quoiqu'il soit ivrogne. J'ai peint celte Polonaise d'une manière très-pittoresque : elle estap*

puyée sur un rocher couvert de mousse, et près d'elle s'échappent des cascades.

Je peignis ensuite mademoiselle Roland, alors la maîtresse de lord Welesley, qui a peu lardé à l'épouser. Puis^ je fis mon portrait pour ma réception à l'Académie de Home; une copie de celui que je destinais à Florence, que vint me demander lord Bristol ; le portrait de lord Bristol lui-môme jusqu'aux genoux, et celui de madame Silva, jeune Portugaise que j'ai retrouvée depuis à Naplcs, et dont je paclerai plus tard. En tout, j'ai prodigieusement travaillée Rome pendant les trois ans que j'ai passés en Italie. Non-seulement je trouvais une grande jouissance à m'occupcr de peinture, entourée comme je l'étais de tant de chefs-d'œuvre; mais il fallait aussi me refaire une fortune, car je ne possédais pas cent francs de rente. Heuijeuscment je n'eus qu'à choisir, parmi les plus grands personnages, les portraits qu'il me plaisait de faire.

La satisfaction d'habiter Rome pouvait seule me consoler un peu du chagrin d'avoir quitté mon pays, ma famille, et tant d'amis que je chérissais. L'intérêt qu'inspirent les beaux lieux est si vif pour tout le monde et si profitable à un artiste, qu'il suffit pour répandre quelque douceur sur la vie. Combien de fois^ voulant me distraire de pensées trop pénibles, j'ai été au soleil couchant revoir ce Colysée, dont l'imagination ne saurait agrandir l'espace ! Il est impossible, quand on est là, de songer à autre chose qu'à ces elTets si beaux, si divers ! Les arcades, éclairées d'un ton jaune rougeâtre, se détachent sur ce

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ciel d'outremer que Ton ne voit nulle part aussi foncé qu'en Ilalie. L'inléricur ruiné de ce grand théâtre, qui est maintenant rempli de verdure, d'arhustes CQ fleur, et de lierre qui court cà et là, ne doit encore sa conservation actuelle qu'à une douzaine de petites chapelles portant une croix, placées symétriquement au mirieu de l'enceinte. C'est là que des confréries viennent faire des stations, et d'autres entendre prê-. cherun capucin. Ainsi, ce qui futjadisl'arënedesgladia- (cursetdes botes féroces, est devenu un lieu consacré à notre culte. Quelles réflexions ne font point naître de semblables métamorphoses ! Mais, dans Rome, peut-on faire un pas sans rftver à l'instabilité des choses humaines ; soit que l'on foule aux pieds ces marbres, ces débris de colonnes, ces fragments de bas-reliefs qui faisaient l'ornement des temples, des palais, et qui, malgré leur vétusté, conservent encore le style et le /atre délicat des Grecs ; soit qu'on entre dans les églises et qu'on y trouve ces baignoires de marbre précieux, qui peut-être ont servi à Périclès ou à Lais, transformées en tabernacles ? Le mattre-autel de Sainte-Marîe-Majcure est une urne antique de porphyre ; les colonnes de la plupart des églises sont celles des anciens temples. Tout offre un mélange de sacré et de profane; et ces superbes restes d'un temps qui n*est plus ajoutent prodigieusement à la magnificence des cérémonies religieuses, qui d'ailleurs ont conservé toute la pompe de Tancienne Rome.

Mon travail ne me privait point du plaisir journalier de parcourir Rome et ses environs. J'allais toujours seule visiter les palais qui renfermaient des collée-

lions de tableaux et de statues afin de n'être point distraite de ma jouissance par des entretiens ou des questions souvent insipides. Tous ces palais sont ouverts aux étrangers, qui doivent beaucoup de reconnaissance aux grands seigneurs romains d'une telle obligeance.

Je me suis décidée à ne donner ici qu'un très-léger aperçu de ces magnifiques habitations et des beautés qu'elles renferment, d'abord parce qu'il existe une multitude d'ouvrages qui les décrivent en détail, ensuite parce que tant d'années se sont écoulées dej-uis mon voyage à Rome, que beaucoup de chefs-d'œuvre ont changé de place. J'apprends sans cesse aujourd'hui, par des gens arrivant d'Italie, que telle statue ou tel tableau n'est plus où je l'avais vu, et je ne veux point induire en erreur les amis des arts.

Le palais Juslinien renfermait alors une immense quantité de chefs-d'œuvre qui depuis ont tous été vendus. J'y admirai l'Ombre de Samuel, un des plus beaux tableaux de Gérard de la Note ; c'est un effet de nuit du genre habituel de ce maître ; plusieurs statues antiques, entre autres la fameuse Minerve devant laquelle on a longtemps brûlé Tencens, ce qu'on reconnaît en voyant le bas de cette statue qui est très-enfumé.

Les palais Farnèse, Doria, Barbarini, étaient pleins aussi d'objets d'art que je ne me lassai pas d'aller revoir. Dans le dernier, qui est situé sur le mont Quirinal et dont la cour renfermait alors un obélisque égyptien, la voûte du grand salon est peinte par Pierre de Cortone ; dans d'autres salles, on trouvait la Mort de Germanicus, du Poussin; une Magdeleine et un Enfant

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