CHAPITRE XXIX
Londres. — Les rouis. — West. — Reynolds. ~ Madame Siddons. — Madame Billiogton. — Madame Grassini. — La duchesse de Devonsliire. — Sir Francis Bardett.
Je partis pour Londres le 15 avril J802. Je ne savais pas un mot d'anglais. A la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'aloi*s, et je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à Londres, attendu qu'elle ne faisait autre cbose toute la journée que manger des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais 4ussi avec moi une personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile qu'elle avait trouvé dans ma mai- .son, où elle vivait sur le pied d'amie. C'était ma bonne Adélaïde ^, dont les soins et les conseils m'ont toujours été si utiles.
En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de toute une population assemblée sur le rivage ; mais on me rassura en me disant que cette foule était composée simplement de curieux, qoi, selob la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et je par-
1 Mademoiselle Adélslde s'est mariée depuis avec M. Constant, Tbomme d'affaires de madame Vigée Le Bran.
i2i' SOUVENIRS DE M\D\ME VIGÉE LE BRUN.
lis sans retard ; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que Ton m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la route. J'avais pris la précaution de placer mes diamants dans mes bas, et je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux tremblement ; mais j'en fus quitte pour la peur.
Arrivée à Londres, je descendis à Thâtel Brunet, dans Leicester-Square. J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil ; toutefois il me fut impossible de dormir ; tant que la nuit dora, j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce bruit , qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain : je rencontrai dans l'escalier M. de Parseval de Grandmaison ^, que j'avais beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers, attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer tranquillement.
Gomme mon intention n'était pas de rester dans
1 Frnnçois-AuguBte Parseval do Grandmaison a snccddé à l'Académie française, en Janvier 1811, au siège ?acant par le décès de Saint-Ange, le traducteur en vers des Fastes et dos Métamorphoses d'Ovide.