‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 184 sur 293 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

seau ; je quittai Portmann-Square» et j'allai m'élablir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse des déménagements.

Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. A l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture; celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présents faits à là nation seulement depuis peu d'années. A défaut de tableaux, j'allai voir des monuments. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les tombeaux des rois et des reines sont superbes. Gomme ils .appartiennent à tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux amateurs. J'admirai; entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils, Jacques V\ Je m'arrêtai souvent et longtemps dans la partie de l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare, Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère, s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une douce existence.

L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la coupole de Saint-Pierre de Rome.

Je vis, à la Tour de Londres, une collection très-

^ curieuse d'armures des différents siècles. H s'y trouve aussi une suite de figures de rois à cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier, et prête à passer la revue de ses troupes.

Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux, d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que Ton doit au célèbre capitaine Gook.

Les rues de Londres sont belles et propres. De laides trottoirs les rendent très-commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir proscrire : il n'est pas rare d*j\oïv des boxeurs se battre et se blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler. C'est vraiment un spectacle affreux : on se croirait à un temps de barbarie et d'extermination/

Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune boutique n'est ouverte, il n'y a point de spectacles^ de bals, de concerts. Un silence général règne partout ; et comme, ce jour-là, nul ne peut travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque do voir ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource^ pour passer son temps, que les promenades^ qui sont alors très-fréquentées.

Les grands plaisirs de la ville sont des rassemble* ments de bonne compagnie que l'on appelle des routM. Peux on trois cents personnes se promàpent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le bras entre elles ; car les hommes se tiennent presque

CUÀPITRE XXIX. , fîO

toujours à part. Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que cela devient une grande fatigue, et pourtant il n'y a rien pour s'asseoir. A Tun de ces routs, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence qui règne toujours dans ces assemblées : « N'est-ce pas que ces réunions sont amusantes ? — Vous vous amusez comme nous nous ennuirions, » lui répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut pas même appro« cher la n^allresse de la maison.

Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent ; les hommes se tiennent séparés d'elles et gardent le môme se* rieux. J'ai quelquefois rencontré des tète-à-téte (\(t femme donnant le bras à Thomme); quand il m'arrivait démarcher quelque temps près de ces deux personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai jamais vu rompre le silence.

Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West S peintre d'histoire très-renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut fort belle.

J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus

1 Benjamin West, né à Springflcld, en Pensyl?anie, le 10 octobre 1738,roorl à Londres, le 11 mars 1820. \\ a fondé à Londres l'Acadi^mie royale do peinture.

no souYEruRs de madame yigëe le brun.

exlrèmementsurprisede voir chez tous, dansuaegrande salle, une quantité de portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, Tébauche faite, on payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était satisfait.

Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds ^; ils sont d'une excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général ils sont peu ter» minés, à l'exception des têtes ; j'admirai de lui cependant un Samuel enfant y qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu*habile : quand mon portrait de M. de Galonné arriva à la douane de Londres, en ayant été prévenu, il alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda longtemps le tableau cl en fit l'éloge, sur quoi un gobemouche, qui répétait les sots propos de la calomnie, se mit à dire : « Ce portrait doit être beau, car il a été payé à madame Le Brun quatre-vingt mille francs. — Eh bien, répondit Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire aussi bien. »

Le climat de Londres désespérait cet artiste, tant il est défavorable pour sécher la peinture, et il avait imaginé, m'a-t-on dit, de mêler de la cire à ses couleurs, ce qui les ternissait; effectivement, l'humidité était telle

s.Joaliué Reynolds, Dé le 16 Juillet 1723, à Plymptoa, mort k Londres, le 23 f«^vrier n92.

Page 1