‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 185 sur 293 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

à Londres que, pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me cou^ cher ; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et très-souvent je quittais les rouis, afin d*aller voir s'il fallait les rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable et bien ennuyeuse.

Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur ; son nom ne me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un groupe, de grandeur naturelle, très-iniéressant : il représentait une femme mourante dans son lit, après être accouchée; une de ses mains était posée sur son enfant placé près d'elle; tandis qu'au pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.

Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est d'usage que l'on paye une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier, et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de cette coutume, je ne voulus pas y participer : mon domestique seul en profita; ce brave garçon, me confiant ses économies, je finis par avoir à lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des perisonnes qui étaient venues voir mes tableaux ; le célèbre Fox entre autres y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage ; j'eus beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir

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ce grand politique. Je fus plus heureuse avec madame Siddons ^ dont je ne perdis point la visite ; j'avais va cette célèbre actrice pour la première fois dans le Joueur^ et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de talent que n'enavait madame Siddons ; tous les Anglais étaient d'accord pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars^ me l'a seul rappelé, et, ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne, son silence même était admirable d'expression.

lïeureusement ce ne fut pas le jour oti je reçus madame Siddons qu'il m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez sujette et qui peuvent prêter à rire ; voici le fait : je ne recevais que le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la semaine, ayant beaucoup insisté pour que je les reçusse avant leur départ, je leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant^ je me mis à peindre; ma bonne Adélaïde^ qui me connaissait bien, sachant que j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre» et me dit qu'il ne fallait point qu^on

1 Nte à Brecon, !e 19 Juillet (755, et morte à Londres, le 8 Juin

s Les véritables nom et prénoms de tsadettioi&elle Mafe sont Anne-t'ran^ise-Hippolyte Bdutet-Monvel; et le nom de Mars est celui de 8a mtïre, qui était elle-même actrice.

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me trouvât dans ma robe de peinture, tachée 'par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tète. J'en convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe blanche, et ma benne Adélaïde fit apporter |)rès de moi ma jolie perruque coiffée à Tantique comme on les portait alors, me recommandant bien, sitôt que j'entendrais frapper à la porle de la rue, d'ôter mon bonnet, mon sarrau, et de mettre ma perruque. Tout occupée de mon travail, je n'entends point frapper ; mais j'entends ces dames qui montent l'escalier; vite je prends ma perruque, je m*en coiffe pardessus mon bonnet de nuit ; etj 'oublie tout à fait d'ôter ma robe de peinture. Je vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans que je pusse imaginer pourquoi ; enfin, après leur départ, Adélaïde revint, et, me voyant ainsi arrangée, me dit d'un ton grondeur : « Voyez, regardez-vous dans la glace ;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse ; Adélaïde était très-furiense, et elle avait raison, car ces dames ont dû me prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet article leur tombât sousies yeux.

Quoique mon appartement dans Madox-Slreet eût l'inconvénient d^ètre humide, il était beau et très-con- Tenable pour recevoir, en sorte que j'y donnai plusieurs grandes soirées, une entré autres fort brillante^ où les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres madame Billiugton et la belle madame Grassini, chan* tèrent ensemble deux duos avec une rare perfection ; Yiolti joua du violon, et son ta-ent si noble et si beau II. n

i'SÏ SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRUN.

ravit tout le monde; aussi le prince de Galles ^y qui assistait à ce concert, me dit-il gracieusement : » Je voltige dans toutes les soirées, mais, ici, je reste, n

Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais invitées ; car on la recherchait déjà beaucoup à Londres, ce qui élait bien naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en Italie, tandis que madame Billington avait un soprano ^ mais toutes deux se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint dans ma loge et me dit d'un air furieux : «Vous voyez ce qui vient d'arriver; eh bien I cela ne m'étonne pas, car, lorsque je vais le matin chez ces dames, je trouve madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini dans le haut ; voilà ce qui me désespère. »

Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de beaucoup aux simples routs^ quoique ceux-ci offrent à une étrangère, quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les invitations ne se font point par lettre comme en France;

1 Depuis Georges IV. {Noie de V auteur.)

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