CHAPITRE XXX
leurs, les ornements des cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fiiii parfait.
« Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire quele moi boutique, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans que Ton soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me soustraire à cet usage, indiqué un jour par semaine oti je reçois les personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre, et que la sévérité ne dispense jamais un homme d'avoir de la politesse.
«J'ai l'honneur d'être, etc. »
Cette lettré, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, rancune à part, ne savait pas faire une draperie.
Je retrouvai en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que je connaissais depuis longtemps, entre autres : le comte de Ménard, le baron de Roll, le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés français, que j'invitai bien tôt à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvai avec lui dans une réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très-beau. Peu de temps après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier ; j'étais dehors, et je ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi ; mais il eut la bonté de rentrer pour me faire compliment du
lU SOUVENIRS DE MADAME 'ViGÉE LE BHUN.
portrait du prince de Galles dont il parut Tort satisfait.
M. le comte d'Âxtois n'allait pas dans le monde. N'ayant qu'un revenu très-modique, il faisait des économies, et il les employait à secourir les Français les plus malheureux ; la bonté de son cœur le portait i sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en placer autant qu'il me fut possible de le faire; mais, en dépit de tous mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle et on y gelait tellement qfle je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je racontai le malheur de mademoiselle Mérel au comte de Yaudreuil, et je ne sais par quel hasard il en parla le jour même au prince, o Estelle Française ? » demanda M. le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative de M. de Vraudreuil, il le chargea aussitôt de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.
M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait tout ce dont elle avait besoin» et lui tenait lieu de garde assidue. En outre de ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le malheur de perdre son fils unique, eune homme très-intéressant, mort de la fièvre jaune
CIIAPITUE XXX. Ii:i
à Gibraltar. Elle mourut aussi peu après, et M. le comle d'Artois en resta inconsolable.
Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits tableaux, qu'il venait d'acheter à très-bas prix. Ce qui prouve combien il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de superbes Wowerman ; mais il fallait un tact trèsfin pour apprécier leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces tableaux chez lui, au palais de l'Élysée-Bourbon.
Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était juste et plein de finesse, son caractère fort vif, son .cœur était excellent ; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de tous ceux qui Tentouraient.
J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc d'Enghien. A peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, que toutes les femmes qui remplissaient les loges tournèrent le dos au théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques ins« tants après on n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors reprit sa place, et le spec^ tacle se termina ; mais, à la sortie, tout, hélas ! nous fut confirmé* Nous apprîmes même plusieurs détails de ce crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la vie de Bonaparte ^
* Je puis témoigner de reflet que produisit cet assassinat sur tous les Anglais; l'horreur qu'il inspira Tut ginéralc. {Note de V auteur,)