‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 192 sur 293 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

La famine Chinnery. — Viotti. — Windsor.— Hainpton-Court. — - Herschell. — Bains. — La duchesse Dorset. — Madame de Vaudreuil. — M. le duc d'Orléans. — M. le duc de Montpensier. — La margr&fe d'Ânspach. — Stowe. — Warwick.

Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à rester près de trois ans à Londres^ quand je ne comptais d'abord y passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. Il était môme contraire à ma santé, et je saisissais toutes les occasions d'aller respirer l'air pur dans les belles campagnes de l'Angleterre, où du moins je voyais le soleils Très-peu de temps après mon arrivée je débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à Gillwell, où se trouvait le célèbre Yiolti. La maison était de la plus grande élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de m/}me, de petits Amours en marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment tou-

chéc de ccl accueil affectueux ; aussi les quinze jours que j'ai passés h Gillwell ont-ils été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était une très-belle femme, dont Tesprit avait beaucoup de finesse et de charme. Sa ûlie, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, Vîotti, et madame Chinnery, qui était très-bonne musicienne, nous donnaient des concerts charmants.

Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqii'il ne fût encore qu'un enfant, avait une véritable passion pour Tétude. On ne pouvait lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui disais : « Allez donc jouer avec votre sœur. — Je joue, me répondit-il, » et il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme avaitil déjà acquis tant de considération qu'à la Restauration il fut chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionnées par le séjour de l'armée anglaise en France.

Je ne tardai pas à faire d'autres courses dans les environs de Londres, et ces courses employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.

A Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et très-étendue.

Hampton-Gourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes ; ils sont extrêmement anciens, et m'ont paru supérieurs à tous ceux que j'avais

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VUS jasqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de grands cartons, dessinés par RapbaGl, que je ne pouvais trop admirer ; ces cartons étaient posés à terre, en sorte que je me tins à genoux devant eux si longtemps que le gardien s'en montra surpris. On me fit voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les plus reculés^ puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes, enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais eii quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.

J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une visite au docteur Hcrschell *. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à quelque distance de Londres. Sa sœur, qui ne le quittait jamais, l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité. Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension que l'on pouvait presque se promener dans l'intérieur.

Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez étendue ; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la lune, très-détaillée, oti sont représentés des montagnes, des ravins, des riviè*

t Né à Hanovre, le IS novembre 1738, et mort le 15 août 1822.

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res^ qui rendent cette planète semblable au globe que nous habitons; enfin, tout le temps de noire visite se passa sans un moment d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes tous charmés de ravoir faite.

On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs beaux lieux où les Anglais Tont prendre les bains.

Mat-Lock,par exemple, offre tout à fait l'aspect d'un paysage suisse. La promenade est bordée d'un c6té par des rochers du plus bel effet, couverts d'arbusfes colorés, et, de l'autre, par des prairies magnifiques. Cette végétation de l'Angleterre est vraiment admirable, tout présente un coup d'œil ravissant aux amateurs de la belle nature. Je me souviens d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne pouvais le quitter,

Tumbridge-Well, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit fort pittoresque. 11 est vrai que, si l'on se délecte le matin en parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les assemblées qui sont très-nombreuses; on se réunissait pour les repas, et après le souper, comme après le diner, tout le monde se levait pour chanter le God save the King^ prière pour le roi, qui me touchait jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire entre l'Angleterre et la France.

Brighton était encore plus renommé pour ses eaox que Tumbridge-Well etMat-Lok. Brighton, où leprince de Galles avait alors fixé sa résidence, est une assex jolie ville située en face de Dieppe, et de laquelle on

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peut voir les côtes de France. A l'cpoque où je m'y trouvai, on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit d*enfer. J'ai fait à Brigbton des promenades délicieuses sur les bords de la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très-extraordinaire; ce jour*là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la côte nous parurent suspendus en l'air.

Je voulus aussi visiter la ville de Bat h ; on me l'avait vantée comme celle de l'Angleterre où Ton s'amuse le plus, et je retrouve une lettre que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.

Londres, ce 12 février 1803.

c II y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te répondre; ne m/en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si t'écrire aux bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des volumes.

« Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier, j'y suis tout à fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je préfère môme à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire; d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer

Id'Z souvenirs de madame ViGÉE LE BilUN-.

combien cette teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit l'imagination, et Je trouve bien naturel que le spleen soit né ici. On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des plus claires, des plus belles que Ton ait vues depuis longtemps, ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres ! Â la vérité, l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher le plus souvent pos* sible.

t Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deus côtés de la route, des montagnes très- élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup d'œil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car, bien que l'architecture de ces monuments ne soit pas de bon goût, de lom, l'effet est immense.

<( Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre, et de chaque coin de, ces rues on découvre des sites superbes; enQn, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait éprouver, je te dirai que je croyais être dans

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