CHAPITRE XXXI
La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de WilFort, que j'avais connu ambassa-
deur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. Ce chevalier ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il avait surtout Tair noble et distingué. La première fois que nous nous réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: a Vous allez bien vous ennuyer; car nous ne parlons pas à table. » Je la rassurai sur ce point en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait prodigieusement à cet usage ; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressât-elle quelques mots : enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de tendresse. Je ne pus alors * m'empècher de songer à ce qu'on rapporte des Anglaises ; qu'en général, leurs enfants devenus grands, elles s'en occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que leurs petits.
J'avais revu à Londres l'aimable comte de YaudreuiU Je le trouvai bien changé, bien maigri ; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à Twickenham près de Londres où elle s'était établie. Madame la comtesse de Yaudreuil était jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques jours à Twickenham, ce que j'acceptai^ et, pendant le temps que je fus chez elle, je fis le portrait de ses deux fils.
M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient
mn SOUVENIRS de madame VIGÉE 1E duun.
forl près de là^. Le comle de Yaudreuil me mena faire
une visite au duc d'Orléans qu'il avait particulière-
ment distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses délices de Tétude, assis à une longue table couverte de gros livres dont l'un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me .fit remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de Hontpensier, avec lequel je fis aussi connaissance, pendant mon séjour chez madame de Yaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.
Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre , et nous allions dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Ricbemond, d'où la vue est superbe : de cette hauteur, on domine une grande partie du cours de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est là, m'a-l-on dit, qu'il composait son poème du Paradis perdu, J'anrais bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes pensées; mais il ne reste plus q le la place. En tout, les environs de Twickenbam étaient fort intéressants, le duc de Montpensier les connaissait à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu
t Le duc d'Orlénns (Louis-Pbilippe), depuis roi des Français, w à Paris, le 6 octobre 1178, mort à Clareniont, le 20 août 1850.
Le duc de Montpensier, né le 3 Juillet 1775, mort le 18 mai 1B07t à Twickenliam.
Le comte de Beaujolais, né à Paris, le 7 octobre 1779, mort& Malte, le 80 mai 1808.
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mon cicérone, d*aulant plus que ce jeune prince élait extrêmement aimable et bon.
Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je lui tiendrais ma promesse. Gomme on m'avait dit que la margrave était une femme très-bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre oh je n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez lard. Ensuite je la prévins que, si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais jamais en voiture, et qu'en outre j'aimais à me promener seule. L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une seule parole.
Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Auspacb, soit qu'elle eût la bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon séjour chez elle, que, lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait Benheim, je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup plus beaux qu'à Armesmott, et j'y passai le temps d'une manière fort agréa* ble. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n. 14
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n'y manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester tait jours, j'y passai trois semaines.
Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous allâmes une fois débarquer à Tile de Wight, qui est élevée sur uû rocher et rappelle la Suisse. Cette lie est renommée pour les mœurs douces etpaisibles de ses habitants. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. Il se peut que depuis, un grand nombre de régiments ayant fréquenté cette île, elle ne soit plus la môme sous le rapport de la vie tranquilie; mais il est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient étaient bien vêtus, avaient Tair aHable et bon^ et ne paraissaient pas atteints par la contagion immorale des grandes villes. En outre de l'aménité que je remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu : Tile de Wight et l'île d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.
Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beau* coup, et nous les renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres ; mais elles étaient tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas aussi nouvellement pêchées.
Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui m'é-