CHAPITRE XXXL
taient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si longtemps Paris et Saint-Pétersbourg. Je passai quelque temps à Stowe, chez la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand portrait de Yan Dyck où je vois encore une main tellement belle et tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné d'un temple, de monuments, de fabriques de toute espèce, est de la plus grande beauté.
Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a séjourné longtemps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance pour ce noble couple *.
J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom de son château, je me souviens qu'on y était établi très-confortablement, et surtout qu'il y régnait la propreté la plus recherchée. La sœur de lord Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les honneurs avec infiniment de grâce ; il était bien malheureux que l'ennui fût là ! Au dîner, les femmes sortaient de table avant le dessert; les hommes restaient pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai de dire que dans aucune des réu-
1 J'ai appris en Fraoce, i mon grand regret, que les dignes msitres de Stowc étaient morts, et que le château avait brûlé, et tous les chefs-d'œuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet événement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier. (Note de i^auteur.)
nions où je me suis trouvée les hommes ne s'enivraient; ce qui me persuade que, si cet usage a existé en Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince Qe buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a prétendu plus tard. Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie^ où les femmes sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, et sans dire un seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le même silence. Je demandai un soir à la sœur de lord Moiras, par un beau clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi taciturne^ me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier point tous les assistants. Il est pourtant de fait que l'absence totale de conversation ne tient pas en Angle* terre à l'impossibilité de causer avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; j'ajouterai môme que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.
CHAPITHE XXXI. 16i
La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moîras pour que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa d'aller me promeneravec elle en voiture ; mais elle se servait d'une espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus rester longtemps. Les Anglaises se sont habituées à braver leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de s'entourer de leur manteau, ce qui n'est pas sans inconvénient pour une étrangère peu faite à ce régime aquatique.
J'avais un grand désir de voir le château de Warwick que Ton m'avait beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les honneurs de son château et me reçut en tout avec la plus obligeante distinction.
Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset ; mais son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières ; j'aurais désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer quelqu'un.
Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et m'engagea à venir passer quelques jours
avec eux, lord Warwick me fît traverser son parc dans sa voiture ; ensuite il me fit voir lui-même avec détail rintérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, d'armures et d*objels précieux de tous les genres. Il me montra, entre autres, dans sa serre chaude, une énorme coupe antique de la plus grande beauté. Cette coupe est en forme de jatte ; je présume qu'elle était placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus ; car les ornements se composent de grappes de raisin et de fenilles de vigne entrelacées.' Il me fît voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins que j'avais faits au charbon sur les dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.
L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, qui savait bien jouir de tout ce qu'il possédait.
Je visitai aussi blenheim, dit Marlborough, où je vis de superbes tableaux et un très-beau parc.
Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect de cette ville immense ; mais le brouillard qui la couvrait était toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu «apercevoir que la pointe de ses clochers.