‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 196 sur 293 · CHAPITRE XXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIl

Je quitte l'Angleterre. — Rotterdam. — Anvers. — M. d*Hédoaville. — J'arrive à Paris. — Madame Gatalani. — Mademoiselle Duchesnols. — Madame Mnrat. — Je fais son portrait. — Je para pour la Suisse. — Lettres à la comtesse Vincent Potocka.

Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer quatre ou cinq mois, j'y étais depuis près de trois ans^ retenue, non-seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu dire que les Anglais étaient peu hospitaliers ; je suis loin de partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de Taccueil qui m'a été fait àLondres. Quoique je reçusse, pour aller dans le monde, plus d'invitations qu'il m'était possible d'en accepter, j'avais cependant encore réussi, ce qu'on dit être plus difûcile, à me former une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady Bentick, et sa sœur, les demoiselles Yillers, madiame Anderson, et lord Trimlestown qui, très-amateur des arts, cultive la peinture et la littérature avec goût et talent, et qui, maintenant à Paris, me conserve toujours sa bonne amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner sitôt en France, si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris ; je désirais bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que son père lui

i6i SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.

laissait former différentes liaisons qui me semblaient peu convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus de hâler mon départ.

Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de cœur pour résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes simples connaissances. Gomme, à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait empereur, ne laissait point sortir de PYance les Anglais qui s'y troiivaient depuis la rupture du traité d'Amiens *, lady Herne, connue par son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les aimables gens que j'allais quitter, et j'aura/s été trop sensible à leurs bienveillants efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.

Au moment où j'allais monter dans ma ebaise de poste pour me rendre à l'auberge située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la charmante madame Grassini ; je crus qu'elle venait simplement me faire ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire h l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée d'oreillers et de paquets. « Pourquoi donc tout cela?» lui demandai-je. — « Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans la plus détestable auberge du monde ?voqs pouvez y rester huit jours et plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester avec vous. » Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette

^ On m'a Muurô qu'nn Anglais, qai oe voyait poiat de terme à m détention dans la ville ()e Verdun, avait pris le parti d*y faire bâtir une maison. {Nofe de Pauteur.)

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