CHAPITRE XXXII
Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talents, son esprit, la rendaient aussi séduisante qu'on peut Tètre, et quoique j*eussc alors le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu qu'elle s'entôtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas recevoir, je la voyais an moins tous les jours, ce qui m'était encore une grande joie.
La première personne avec laquelle je fis connaissance, à mon retour deLondres, fut madame Gatalani^, dont les talents faisaient alors les délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignaità une étendue prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point l'expression qui char* mait dans madame Grassini ; elle ravissait à la manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, voulant le garder chez moi où il fait toujours pendant à celui de madame Grassini.
Je m'empressai de reprendre mes soirées de musi« que, et madame Catalani eut la complaisance de venir y chanter, à la grande satisfaction de toute ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale ; car je n'avais plus Yiotti^et cène fut que plus tard que le délicieux violon de Lafont ^ vint nous consoler de son absence. Je
1 Angélique Catalani, femme Valbrëgue, célèbre cantatrice italienne, est née en 1782, à Sinigaglia (États romains), et morte du choléra, à Paris, le 13 juin 1840.
> Charles-Philippe Lafont, né à Paris^ le V décembre 1781, et mort accidentellement vers la fin du mois d*août 1839, en voyageant, dans les Pyrénées, avec Henri Herz, le célèbre pianiste. Madame J. Tripier Le Fr»nc a fait un portrait très-ressemblant de LafoDt.
me souviens qu'à cette époque, où nous entendions les plusjeunesetlesplus liabiiesehanlcursderEurope, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta la romance de Nina de Dalavrac avec une telle expression qu'elle nous attendrit jusqu'aux larmes.
Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de ces tableaux vivants qui avaient eu tant de succès à Saint-Pétersbourg; et en prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de jolies femmes, nous en composâmes de charmants. Un autre jour, j'imaginai de tracer sur i/o paravent plusieurs coiffures de personnages historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouraii passer un visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part à toutes nos gaietés comme un écolier, alla poser sa figure sous la coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler politique ou à jouer ; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions beaucoup ; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons de Paris et les étouffants rouis des salons de Londres.
Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchcsnois *. Il me l^amena et lui fit réciter dans mon
^ Catherine-Joséphine Rafinj dite Dnchesnois, est née à Sti»^
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salon quelques fragmenls de rôles. Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions concevoir qu'on ne voulût pas rengager à la Comédie- Française. Le fait est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût jolie ; mais je ne doutais pas que le public, en Técoutant, n'oubliât sa laideur. Gomme j'avais alors fort peu de crédit par moi-môme, j'allai trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre chez * elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.
On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il permit à mademoiselle Dnchesnois de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature que Ton ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.
Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils de peintre pour son costume et pour sa coiffure ; car c'était surtout le visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point j'ai joui des transports du public pendant et après sa représentation. J'étais vraiment heureuse d'avoir cou* tribué à la fortune de cette jeune tille, qui n'avait
Saulve, village utué prèa de Valenciennes, le 5 Juin 1777, e^, est morte à Paris, rae de la Rocliefbucault, n" 1, le 8 Janvier 1835.
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i70 SOLYENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de plus une excellente personne. Elle m'a toujoars témoigné la plus grande reconnaissance pour l'appui que mon frère et moi lui avions donné, el m'a montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, je puis dire qu'elle a toujours mis son talent à ma disposition ; non-seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les fois que je Ten priais, mais elle a même joué chez moi plusieurs proverbes, entre autres la Cuisine dans le salon^ où nous la vîmes remplacer la dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous charmèrent tous.
Une des premières personnes que j'avais revue, à mon retour de Londres, avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à l'empereur, qui lui avait dit sèchement : « Madame Le Brun est allée voir ses amis. »
Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas bien forte, car très-peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya M. Denonmecommander de sa part le portrait de sa sœur, madame Murât. Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je prenais habituellement pour les portraits de même grandeur. Cette somme fut d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du tableau, je peignis à côté de iDa*
1 Maric-Anuonciade-Caroliiie Bonaparte, troisième sœur de Na* poléon P% est née à Ajaccio, le 28 mars 1782, et morte à Florence, le 18 mai 1839.