VOYAGE EN SUISSE
EN i808 ET 1809
LETTRfir PREMIÈRE *
Do Bàle à Bienne ; de Bienne à l'Ile Saint-Pierre.
Puisque vous le voulez^ chère Madame, je vais causer avec vous de mes courses piltoresques en Suisse, où bien souventjevousai promenée en idée; mes récils et mes descriptions seront simples comme la nature ; je n'ose pas vous en garantir Tintérôt, mais j'ose vous en garantir la vérité.
C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse ; je ne m'arrêterai pas à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue ; je me bornerai à vous dire qu'en arrivant à fiâle, je me Qs annoncer chez M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le chemin de révéché de Bàle pour aller à Bienne ; c'est M. Ethinger
* Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Pctocka, née 11 asalska ; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution ; le prince Charles était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup pleurée. {Note de hauteur.)
qui me conseilla de suivre celle roule. Il avait grandemenl raison, car cellt roule esl sans contredit la plus pilloresque, la plus variée, la plus grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse ; j'étais sans cesse en admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Perluis, arcade de rocher formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et qui encadre une vue délicieuse.
Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage pas à suivre la route de l'évôché de Bâle ; vous pourriez bien n'y éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à perte de vue, et sans parapets ni barrières ; on les trouve à la droite du chemin ; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma voilure allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et jaillit sur les vitres de ma voiture : le cocher descend pour arrêter le cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée ; je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne Adélaïde ; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même oîi nous étions sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que nous ciyons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et nous fait descendre ; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir le cheval et lui relâcher le harnais ; le col de la pauvre bêle était trop serré, et le
sang lui avait porté à la tête. Nous étions certainement perdues sans ce bon paysan ; j'ai voulu le récompenser, mais il m'a refusée en disant : Je suis heureux de m'être trouvé là. Que Dieu le bénisse pour prix duservice qu'il nous a rendu I
Nous con tinuàmes notre route presque touj ou rs à pied, pour ne pas nous exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous en parler. Il me tardait de voir l'Ile de Saint-Pierre, devenue fameuse par le séjour de l'auteur delà Nouvelle Béloïne, Je traversai donc le lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère des paysages suisses, niais qui offre à l'œil de paisibles champs où le bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, des fruits ; la nature y est vlvace, et la végétation y brille du plus riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui conduit à un bois de haute futaie ; on s'enfonce avec délices dans l'ombre et la verdure de ce grand bois ; aucun bruit ne trouble le promeneur solitaire qui vient y rêver ; le silence de ce charmant asile n'est interrompu que-par les mélodies du rossignol et les chants d'autres oiseaux . J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout à fait élyséen une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se réunissent pour danser. Vous auriez, été heureuse, aimable comtesse, de vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité et vers la hauteur du bois ; on y jouit de l'air le plus pur et de la vue du lac ; on y est seul sans être isolé,
i76 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
car les bords du lac sont peuplés de mille habitations bftties aux pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées très-bien. Après les différents spectacles de la nature, la seule curiosité, la seule chose intéressante de rile de Saint-Pierre, c'est la maison qu'habita Rousseau ; elle est située au milieu de llle, et, vous le diraije, chère Madame, ce n'est plus qu'un cabaret !... L'immortelle renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette profanation.
Quelques douces que fussent pour moi les promena* desetlesrèveriesdansriledeSaint-Pierre,ilafallum'ar* racheràces lieux; jesuisretournéeàBienneetdcBienne, je suis venue à Berne. Le chemin qui mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de laville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tousles monts environnants; le spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement l'imagination. Lelendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée cbex madame de Watteville dont le mari était landamman ^, et chez le général Yial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout le paysage, et chaque pas conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La vitle est bâlie sur la hauteur ; on trouverait difficilement un point de vue aussi beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.
* Chef éla, ou premier magistrat du canton de Berne.
La TftllL^e de Lauterbrimn, la chute du Schanbach, les glaciers de
Grindeiwald ; Schaffouse.
Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits rêveurs , les spectacles, et les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac, dont j'ai fait la connaissance à Berne : son mari occupait le poste de chargé d'affaires delà Hollande en Suisse ; madame de Brac était grosse de sept mois et elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait : « Madame, vos paysages sont vivants, permettez-moi d'en copier. » Un jour je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon original.
En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Tboun je me suis dirigée vers le fameux glacier ; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; la vallée de Lauterbrunn est si âpre et si sombre, que je ne pouvais pas me résoudre à la croire habitée. Elle est en* fermée de tous côtés par des montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à son
midi ; aussi les matinées y sonl ténébreuses, et, sitôt que le soleil descend à Thorizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de plusieurs jeunes filles jolies comme des anges ; leur teint était rose et blanc ; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous apportèrent de très-belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette scène toute fantastique fut pour moi comme une scène des Mille et une Nuits.
De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée.; notre voiture était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne Ht une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrents sales et très-rapides dont mon éteignoir aurait eu grand'peur, s'il avait été là. Celui que j'appelle ici du nom d'éiei" gnoirj parce qu'il refoulait en moi toutes les pensées
d'art et de poésie, est un certain M. D qui pro»
bablement vous est inconnu, aimable comtesse. « Quel vilain pays que la Suisse ! » me disait ce M. D...» ; « les montagnes et les torrents me font mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies. »
Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach, devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe d'une hauteur de huit cents pieds ; aussi le bas de sa chute se transforme en tourbillons d'écume blanche ; cette
immense nappe d*eau qui roule et se précipite avec fracas vous éblouit^ vous étourdit, vous fait perdre la tète. En face de la cascade se trouvent quelques habi< tations. De là on voit cette superbe montagne de neige appelée lung-Frau, où Thomme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à Tauberge du Curé, en face des glaciers de Grindelwald, très-beaux et trèsimposants par leur masse énorme.
Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brienlz, et de Berne, nous sommes venus à Schaffouse . Après avoir dîné à Schaffouse, j'ai reçu la visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée ; il me proposa de me conduire à la chute du Rhin : j'acceptai son offre obligeante. Le bourgmestre me mena dans^un très-petit bateau, et je ne pouvais me défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà el là sur notre passage. Enfin nous arrivâmes au bas de cette chute d'eau dont la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuelle-* ment la violence de la cascade. Ce pavillon est le point d'où Ton peut jouir de la manière la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau ; l'arc-en-ciel s'y voit constamment. J'ai visité également ledessus delà chute qui est superbe. J'ai peint ces deux vues.
Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit avec un peu d'embarras que le port coûterait plusque le vin ne vaudrait;
je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent : « Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde ; le « vin que vous avez bu à Tauberge est de la côte du « Rhin. » Je reconnus ma méprise : j'avais confondu l^côCe et \£ichutey et j'en fus honteuse.
Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à vous raconter. A mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre que je ne me pardonne pas. J'arrive chez mesdames de Bellegardc, à leur château de Marche, en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui domine Chambéry : c Cette vue est ravis- « santé, m'écriai-je, on découvre si bien le village l » M. de Boigne ^ en fut choqué, et ce n'était pas sans raison.
^ M. de Boigne, qui est mort depuis quelques années, était né à Chambéry ; il a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire b&tir, dans sa ville natale, des hôpitaux et des mo« numenta utiles à ses compatriotes. (Note de rautevar.)
Zuridi; Ebrlebacz, File d'Honrnau, Rapercheld, la vallée de Claris.
Chère comtesse, en voyageant en Suisse, on passe d'enchanlement en enchantement; quand on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas )a scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère : c'est ce que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de campagne àËhrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, sa fille et sa belle-ÛUe, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme si j'eusse été de la famille. Je ne pais oublier les douces heures que j'aipasséesdans leur aimable société. Le bon général avait quatre-vingt-un ans ; malgré sonâge et ses infirmités,il était toujours gai, spirituel; il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une connaissance nou-
il. 16
velle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût toat dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le boo général; tous les gens de bien l'estimaient et Taimaient.
Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée ; une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gesner ^ ; en effet, c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit heures précises, les cloches de différents villages des bords du lac, qui toutes sonnent à la même heure ; leurs sons différents se confondent, se perdent ensemble selon leur distance : c'est un mélange qui, sans être calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.
Avant de quitter Ëhriebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et je priai le général de peroiettre que sa belle-fille vtnt m'acompagner ; j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île d'Houfnau qui n'a pour habitants qu'une vieille femme et une jeune fille,
^ Salonion Gesner, peintre, gr^Teur et poêle, eBt né à Zurich, le 1*' avril 1730, et est mort daos cette môme Tille, le 2 mars 1789. Son poenie de Daphnie a eu une grande réputation en Suisse et eo Allemagne, et son épopée de la mort d'Abel est connue de tous.
LETTRE IIL 183
dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au milieu de Tlle. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de têtes de morts d'une grosseur prodigieuse : je ne pouvais en croire mes yeux. « Depuis quand ces tètes sontf( elles entassées là ? > demandai-je à la jeune fille. — u Ces tètes de morts, me répondit-elle, sont si an- (( ciennes qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont o été mises là. »
Nous quittâmes celte lie et reprîmes notre barque pour aller coucher à Rapercheld ; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de Claris ; ces sommets étaient couleur de feu ; les autres montagnes plus près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous coucher, parce que nous voulions partir le lendemain, de trèsbon matin, pour une dernière excui*sion. Il m'a été impossible de dormir, parce qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre, t Qui chante ainsi ? n m'écriai-je. — o Ce sont des bergers, me ré- « pondit-on, qui soupirent leurs amours pour des n jeunes filles logées là chez leurs parents. » On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent les parents ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner leur fille ; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit près du lit de celle qu'ils doivent épouser ; on m'a bien assuré que jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin delà
Suisse est assez peu fréquenté ; les habitants doivent avoir conservé Tinnocence primitive.
Le lendemain nous partîmes pour aller sur le lac de Walenslad ; gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac ; il n'a pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. Â gauche, en entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul endroit oii l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs s'amoncellent sur les monts et sur nos tôles^; j'admirais cet effet terrible ; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant plus que le batelier nous dit qu'il fallait vite retourner à terre ; plus loin nous n'aurions pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous retournâmes à Rapercheld.
Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Claris, et plusieurs amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette vallée n'a de remarquable qu'une cascade ; elle est encaissée par de grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; ayant aperçu en chemin des plantes & larges feuilles, j'en ramassai quelquesunes pour en couvrir ma tête ; je les renouvelai sans cesse, et c'estainsi que je parvinsà me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, lorsque enfin nous
découvrîmes un chalet au bout de la vallée ; nous y entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut point recevoir d'argent; nos compagnons nous tirent entendre qu'elle accepterait plus volontiers des rubans ; aussitôt nous détachâmes nos ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.
En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé tout à fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé jusqu'auprès des habitations; je dis à plusieurs des bonnes gens du village : < Je crains bien (( que cette montagne ne tombe un jour sur vous. — « Que voulez-vous ? me répondirent ces bonnes gens, (( nous sommes nés là, nous y mourrons. « Tristes et naïves paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux et de ces villageois. On montre au bout de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée française et l'armée russe ont suivis dans le temps des guerres de la révolution.
Soleure ; la montagne de Wnnschestein ; coacher et lever du soleil
sar les montagnee.
Je n'ai rien à vous dire de Soleore, chère Madame, car je m'occupe peu de Tétude des villes ; mais c'est à la nature que je donne toute mon attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, j'ai découvert, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit chalet tout seul, bien petit ; c'était un point: je demande qui loge là, si haut, tout seul; on ne répond pas à ma question, mais on me dit qu'on peut y arriver très-facilement; j'avais peine à le croire, car la montagne était à pic ; cependant, après des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge oii j'étais me décide enûn, en me disant qu'on y va par une grande roule superbe, que ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà entraînée; je pars.
Il faisait le plus beau temps du monde; il n'y avait pas un nuage. Je vais assez bien en voiture pendant trois quarts d'heure ; mais ensuite cette soi-disant grande route n'était plus qu'une sorte de cahot ; c'étaient de grosses pierres les unes sur les autres, pointues, bossues ; une montée à pic sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à pied.
Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement élonné de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie ; je suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie ; aux deux premières heures de la marche, la chaleur était affreuse ; les ardeurs du soleil une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte ; à dire vrai, le spectacle* dont je jouissais me charmait au point de me faire oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les autres s'abaisser sous mes yeux ; le canton de Soleure ne me paraissait plus qu'tine plaine, la ville et les villages, de petits points ; la belle ligne de glaciers qui bordaient l'horizon se colorait de plus en plus des feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleur d'iris; des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à gauche ; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts violets rougeàtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distants l'un de l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités profondes, des montagnes de la plus belle .végétation ; à mes pieds apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. A mesure que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différents sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis vous dire que j'ai joui de toute mon âme de ce spectacle si solennel et si mélancolique. La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté
18d SOUVENIRS DE MADAME VI6ÉE LE BRUN.
du chalet où je devais coucher; c'était lace petit point que j'avais aperçu de la ville de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; Tair le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me donnaient un véritable bonheur ; si j'avais eu là quelques amis, je crois que je ne serais jamais des* cendue. Les vaches restent sur ces hauteurs pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment sur une chaise l'heure de notre départ.
Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque doré du soleil levant si brillant, que mes yeux ne peuvent en soutenir l'éclat ; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été blanc-bleuàtre, se colore sur les sommets ; elle prend des teintes roses, dorées ; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les villages, les forêts, les prairies renaissent ; cela ressemblait à une création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli bruit des clochettes des
troupeaux paissant çà el là autour du cbalet. Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé ; imaginez* vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pattes, et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était vraiment un bon compagnon, aussi je Tai quitté avec regret. A huit heures et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce mauvais chemin , ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer ma voiture en avant pour ne plus l'entendre ; à une heure après midi j'étais de retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunchesteiu restera toujours dans ma mémoire : que n'étiez- vous avec moi, aimable comtesse I c'est toujours mon refrain.
Vevey ai ses euvirons.
Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez vivre et mourir? Moi c'est daos un endroit comme Yevey que j'aimerais à passer ma vie avec quelques amis; Yevey, c'est le site de mes rêves, c'est mon lieu de prédilectiou; mais on ne s'arrête pas toujours là où on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'ôtre heureux. Le climat de Yevey est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus grande largeur; à droite et en face» le lac est encadré par les hautes montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à gauche produisent un effet superbe au soleil couchant ; la végétation dont elles sont ornées varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on découvre sur la hauteur la Dent de Jamand.
Les environs de Vevey offrent de ravissantes promenades. En suivant la gauche du lac, on arrive au château de Chilien par des coteaux boisés entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des arbi%s de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les branches. La délicieuse promenade au château de Chilien rappelle la Nouvelle Hélom, Je suis allée à Clarence au lever du soleil; ap-
LETTRE V. i9i
puyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacqnes, j'ai peint Tensemble de ces lieux si pleins de romanesques souvenirs.
Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Yevey; nous allftmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne pierreuse de Blonay. Accablées de fatigue et de chaleur, nous avions fait halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec plaisir leur invitation. On découvre du château de Blonay une vue admirable ; on y domine le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches furent pour nous comme la manne dans le désert.
Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; la lune se levait radieuse, Arrivée à mon hôtel de Yevey, je dis à l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui demandai des rameurs ; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je partis seule avec le gros aubergiste ; ce n'était pas Saint-Preux, je n'étais pas Julie^ je n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était troublé que par le léger
bruit des rames. Je jouissais complètement de cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur un ciel d*azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, trèsaimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce magnifique lac dont vous auriez joui certainement comme moi.
Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade dePisse-Vacbe à Siou (à laquelle je préfère pourtant celle du Reichcnbacb), de Saint- Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au bas de ces montagnes une population hideuse ; hommes et femmes ont tous des goitres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine humanité. Je voulais pousser ma course au delà des salines de Beg, mais j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout à coup se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes; alors, je suis retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et je me trouvai en face de Vevey. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni l'entrée du palais; mais de là je vis un effetradieux, un superbe arc-en-ciel qui se courbait justement sur Yevey; la ville en était si bien éclairée que je pus aisément distinguer le clocher et les maisons; ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit l'habitation d'Héloïsc *.
^ J*ai pciot ces effets cl*Mpr(8 nature. {Noie du Vautevr.)
Coppct; madame de Staël.
Chère comtesse, j'ai passé unesemainc àCoppetchez madame de Slael; je venais de lire son dernier roman, Corinne ou Fltalie; sa physionomie si animée et si pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique^. Madame de Staël n'était pas jolie, maisTanimationde son visage pouvait lui tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à sa flgure, je la priai de me réciter des vers de tragédie, que je n'écoutais guère, occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. Lorsqu'elle avait terminée ses tirades, je lui disais : Récitez encore; elle me répondit : Mais vous ne m'écoutez pas^ et je lu répliquais , allez toujours. Comprenant enfin- mon intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la dernière main *.
1 Ce portrait est à Genève chei madame Necker, tante de madame de Staei. {Note de Fauteur.)
< Dans le conraot de Tannée 1808 et de l'année 1800, madame de Staei écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on nous saura gré de donner ici ; la première, datée de Coppet, le 16 septembre 1808, est adressée à madame Le Brun :
m Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si longlU 17
194 SOUVENIRS DE MilDÀME VIGÉE LE BRUN.
Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame Récamier, le comte de Sabran et
temps sans tous répondre, si Je n*aV8is pas été li toaffrante depais quelqae tempsi que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition an salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici ; ce serait trop retarder le moment où Je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos arrangements sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnes-moi vos commissions ; je les ferai très-exactement ; il eat bien juste que Je vous rende un peu dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour mol dans l'idéal. Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conserves-moi toujours, Je vous prie, quelque bienveillance. »
La seconde lettre datée de Genève» le 9 janvier 1809, est adressée à madame Nigris, la fille de madame Le Brun :
« J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère ; c'est trop cher pour une fantaisie, et Je viens d'éprouver un procès considérable qui m'oblige à des ménagements de fortune ; mais aurez-vous la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par madame Le Brun î Mon intention était de lui envoyer mille écus en le recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier, à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien 'douce aussi, c'est celle qni voos amènerait en Suisse cet été. Prosper dit qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par cette réunion de tous ses amis ? sar j'ose me mettre du nombre ; en le voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et Je loi vole le plaisir de vons répondre. Agréez, Madame, mes compliments empressés, m
La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 Juillet 1809, est adressée à madame Le Brun :
« J'ai enfin reçu votre magnifique tableau. Madame, et, saos penser à mon portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je voudrais bien que le mied pût 6tre eneonragé par voCrs
on jeune Anglais; puis je vis arriver Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle que l'empereur poursuivait de
exemple ; mais J'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'aves donnés. Me permettei-?ous de tous envoyer ce mandat payable le l** de septeîhbre? Agréei, Madame,* l'assurance des sentiments que Je vous ai voués. »
Nous avons sous les yeux une lettre de madame Le Brun à sa fille, madame Nigris, datée de Goppet, le 12 septembre . De cette lettre qui exprime tout ce que Tamour maternel a de plus tendre, nous extrayons un passage qui se rapporte an voyage en Suisse de madame Le Brun :
u Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines ; je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir l'idée des Jouissances que J'ai ressenties dans nos courses en Suisse; tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à mon retour 1 11 me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi ; ce n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté les intervalles. •
A la suite de cette lettre de madame Le Brun, nous trouvons un pott-io'iptum de madame de StaGl à la môme adresse :
« Madame votre mère. Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a témoigné ; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je n'étais pas exilée. Madame, Je parlerais de mon désir de vous connaître ; nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, Je voua prie, à M. de Maleteste que Je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que Je me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive Jamais. Adieu, Madame, Je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère et par ses amis me persuade que nous nons connaissons d(^Jà. »
C'est à Paris que le portrait de madame de Siaél fut achevé ;
ses rancunes. Les deux fils de madame de Staël se trouvaient alors à Coppet, ils avaient pour gouverneur le linéraleur allemand Schlegel; sa fille, très-jeune encore, était fort jolie ; elle avait un goût passionné pour rétude.
Madame de Staël recevait avec grâce et sans affèetation ; elle laissait sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; c'était après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avaitiine chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de l'interrompre : dans ces instants elle me Faisait Teffet d'une improvisatrice.
Pendant mon séjour à Goppet, j'y ai vu jOucrSétniramis; madame de Staël remplissait le rôle d'Âzéma; elle a eu de beaux moments dans ce rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier, son amie, mourait de peur dans son rôle de Sémiramis ; M. de Sabran
madame Bennfort d*Hautpou1, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers suivants :
Je la Tois, je Tenteuds ; tes pinceaux créateurs
Donnent l'Ame et la vie et l'esprit aux couleurs ;
Voilà ses yeux brillants d'ardentes étincelles.
Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles,
Qui de ses chants divins accompagnent les vers,
Et la toile animée en parfume les airs.
Je ne sais qui des deux remporte la victoire :
L'une guide la main, l'autre fixe la gio re.
Et la même couronne enlace en ce tableau
Le front inspirateur et l'immortel pinceau,
Staël offrait à Le Brun un talent digne d'elle ;
Le Brun méritait seul un si parfait modèle;
L'univers étonné de cet ensemble heureux
Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux .
n'était psis trop rassuré dans son rôle d*Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.
De Genève je suis allée à Feraey voir la maison de Voltaire. Je Tai trouvée bien petite et d'une telle saleté, que je crois qu'elle n'a pas été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher est restée meublée. Ony voitle portrait de Le Kain, à droite près de son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Du Ghatelet, de l'abbé Delille et de quelques autres. En soi*tant de son petit sa^on on trouve une terrasse d'où l'œil découvre les montagnes du Jura . Son jardin était en friche : ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire m'a vraiment attristée. Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une personne qui en a faif bâtir auprès une plus grande; mais ce nouveau propriétaire conserve avec soin celle du philosophe, et il la laisse voir aux étrangers. J'ai été aussi triste en voyant à l'île Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret ^.
< Dans mon séjour en Angleterre Je vis aussi nn manqne de respect pour Milion. A Richeoiont, an milieu d'une prairie, se trouvai un arbre où l'auteur du Paradis Perdu allait s'asseoir pour écrire ; eh bien ! cet arbre a été coupé. [Note de Pauteur,)
Genève et Cliamouny.
Chère comtesse, je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, toute république qu'elle est, ne connaît point régalité ; le quartier d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage ne se fait de bas en haut. Pendant mon courtséjour à Genève, on m'a fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement délesté à Genève. Avant de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de ne pas oublier ; on a daigné me donner le brevetde membre de l'Académie de Genève.
Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes tous ensemble pour Chamouny. Après avoir passé Saint-Martin et Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du dôme du Mont-Blanc^ de l'aiguille du Goûté. Le soleil
couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme ; les régions inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; celte partie des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes de sapins tout à fait dans l'ombre ; en bas, les plaines Tétaient aussi, ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'elFet du Mont-Blanc n'avait pas besoin : mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus peindre ce reflet; je saisis mes pastels ; mais, hélas I impossible; il n'y avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...
Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt pour la vallée de Ghamouny^ qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes glaciers. On aperçoit, au-dessus, le mont Blanc, son dôme et l'aiguille du Goûté ainsi que d'autres glaciers. La source de l'Aveyron d'un ton sale sort d'une grande voûte de glace; en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne charme «pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très-beau temps, nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en môme temps que nous; pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les laissai aller un peu en avant. Je partis donc seule avec mon guide, pour éviter le train et les partages sans fin de toute cette bande. Nous allons pour monter à la mer de glace.
SOO SOUVENIRS DE MADAME VIGtB LE BRUN,
Après une demi-heure de marche, je tournais on sentier très-étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, sans aucune barrière, iorsqu'arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: a Au nom du ciel, madame Le Brun, ne montez pas, je vous prie. » Mais lui sa femme et son fils continuent leur marche.
Je descends alors tout de suite avec mon guide : il me mène au glacier de Bosson, le plus beau de la vallée; j'en fus enchantée : ces nombreuses voûtes de glaces sont énormes de près ; elles sont d'un ton transparent bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon portefeuille sur le dos de mon compagnon ; je mourais de soif. Mon guide avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il pritiin petit morceau de glace. Après m'êire reposée en peignant, je descendis au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la pl^airie, je voulus aussi la fixer tout de suite : c'est, je crois, l'endroit le moins sauvage de la vallée.
Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, j'en demandai des nouvelles; on me répondit : a Hélas ! le mari de cette dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas dans une petite cahute tout en haut de la montagne ; sa femme
se désespère ainsi que son fils. » — Me voilà bien inquiète de lui et de sa femme très-avancée dans sa grossesse. Je reste devant Tauberge, attendant avec anxiété leur retour. Enfin, après plus d'une heure, à la chute du jour, je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant des cris déchirants : nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste cortège, qui me fit TefTet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la peine que j'éprouvai. Je As porter M. de Brac mourant près de la chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante et si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son Gis. Toute la nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade ; mais, hélas ! nous n'entendions que des gémissements. Nous en étions si oppressées, que nous nous mimes à la fenêtre pour respirer un peu. Toute la nuit nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiélé le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais, hélas! point de mieux. Il avait encore la môme immobilité. Ce ne fut que le troisième jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée peu de temps à Ghamouny ; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant pas quittter cette malheureuse famille, sans être assurée du rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé était une catalepsie. J'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à
Chamouny m*avaient paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées : c'étaient celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient fondues ; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste Chamouny qui ne devrait être habité que parles chèvres et les chaaiois. Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse ; les soucis sont les seules fleurs qu'on y trouve ; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes bergères. Pour rien au monde je ne retournerai à Chamouny. Aussi, aimable comtesse, cette courte est la seule où je ne vous ai point regretté^ ^.
1 Pendant le séjour prolongé que J'ai fait à Chamoany, J*ai peint tonte la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers ; J*ai peint aussi toute la vallée. {Note de Paufeur.)
Neuebàtel; Lncerne, chate dn Goldaa.
L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de jouissances, chère Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de revoir cette intéressante région ; je suis donc revenue dans cette contrée de mœurs na!ves et de beaux paysages. L'an dernier, j'avais fait mon entrée en Suisse par Bàle ; cette fois-ci, c'est par Neuebàtel. Cette ville est bâtie en amphithéâtre ; le lac, dont la longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que j'ai le mieux joui de la vue de ce lac. J'avais en face les montagnes de la Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à TexlréiDité du lac, se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.
Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, chère Madame, quand vous irez de
^ Cette lettre et les Biii?antes si^r la Suisse appartieDaent au second Toyage que J'ai fait en 1800. {Soie de Pavtnr»)
ces c6lés, de gravir l'Albis. De là on découvre une des plus bellesvuesdela Suisse : dans le loinlain, à droite, on voit plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du soleil, moment où j'ai joui de cetUî vue, sont enveloppées d'une légère vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Luceme est le plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse : près de la ville, en bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.
En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé : la première de ces montagnes à droite est le mont Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet stérile : il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros nuages : plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert ; plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. A gftuche est le Rigi qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent; mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense de la Suisse ^ Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Ce lac est souvent furieux ; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'antre barque
< La IcUre do M. Rtioul Rochelte, sur* sa course au Rigi, est si parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui.
{Note de tauit^r»
LETTRE Vin. 205
que la mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le clocher deStanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs radieuses.
Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait les cliets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à Stanz pour parcourir cette char^ mante vallée, la plus belle de la Suisse : on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur leurs hauteurs; et, plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant sur les collines ^ qui l'entourent, on jouit du coup d'œil le plus ravissant : et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce coup d'œil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.
Après m*y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamants qui courent avec rapidité. Après plus d'une heure de marche Je suis arrivée au bourg de Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont