‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 201 sur 293 · II · texte numérisé non relu

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situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'aubei^e où je logeais se trouve en face de Téglise, qui est assez élevée : j'avais pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornements noirs et dorés : immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens du pays viennent danser ou jouer à différents jeux : ces morts au-dessus des vivants me donnèrent à rêver; vous en auriez fait autant.

Je suis allée deLuceme à Zug ; le chemin est bordé de collines très-habitées. C'était le temps de la aaoisson : nous rencontrâmes une grande quantité de moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de transport qu'ils avaient ornés de branches et de fleurs ; ils chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.

J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant ; ses bords sont entourés de jolis coteaux couverts de mai sons; on y voit les hautes montagnes de Schwitz.

Arrivées à l'auberge du Zug, la maltresse, qui* sait très-bien le français, nous parla de la chute de Goldau ; elle y avait perdu une tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons continuèrentleur route disant : « Nous ne voulons pas perdre de temps pour arriver à Goldau. » Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres, entourées de sables et d'arbres> n'avaient fait aucun bruit. Cette chute venait

d'ensevelir leurs amis dont deux étaient leurs femmes et d'autres parents. Une jeune personne promise à un jeune homme avait aussi été engloutie. Les quatre voyageurs, échappés à ce cruel malheur, revinrent à Fauberge tout éperdus et pleurant à chaudes larmes. La maltresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de retour ? a Hélas I dirent-ils, vous voyez devant vous les seuls survivants de notre compagnie. » L'un de ces voyageurs est devenu fou. On a fait des fouilles, et l'on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant : on les a enterrés aux deux croix noires; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant tout vivant dans son berceau. Les habitants des environs de Goldau ont été profondément émus de ce désastre ; parmi eux, il y en avait qui se croyaient à la fin du monde.

Je quittai à regret de belles vallées pour aller, à peu de dislance de là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, chère Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de circonférence ; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse vallée parsemée de différents villages, entourée de la plus fraîche végétation, habitée par les oieilleures gens du monde : à présent, ce ne sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; des torrents de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.

Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis une détonation telle que je crus 4ue c'était une nouvelle chute de la montagne. J'étais

208 SOUVEiNIRS DE MADAME VIOÉE LE BRUN.

seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers pour ouvrir un chemin ; mais les ouvriers cessèrent leurs travaux pour me laisser peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris de Téboulement. Dans le lac de Lovel^s, on aperçoit encore les débris de la maison de Termîte, qui était bftlie sur une petite lie ao milieu du lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus d'habitations; cela ressemblait à la fm du monde ! Au milieu de ce chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvai en pensant aux malheureux engloutis soiis mes pas; j'errai longtemps dans ce lieu funèbre qui remplissait mon âme de tristesse. Je m'arrêU^ls à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout près l'une de l'autre : c'étaient les deux fosses de la mère et de l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers employés à pratiquer un petit chemin pour les chars-à-bancs. Ces deux croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature ce triste lieu. De là je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à l'endroit où il a tué Gcssier. Cet endroit me parut charmant; c'était vers le soir : j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère

était dans le vallon, appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho : si tôt qu'ils nous ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour, qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale : c'était une églogue en action.

is

Underaée; la fôle de* bergers.

Chère Madame, voilà bien des lettres que je tous ai écrites ; je vous ai associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et vous savez main* tenant queJle est ma manière de voir la Suisse; mais je ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je ne dis pas an mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette môme avec mon Adélaïde, qui pourtant me comprend si bien; irès-souvent je fais arrêter ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne à dire : Adélaïde, faites-moi donner mes pastels. En voyageant, j'ai un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans ma voiture un rideau qui m'isole entièrement : partout et toujours mes contemplations sont silencieuses.

Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse ; je terminerai mes récits par celui de la fôte des Bergers, qui se célèbre à Undei^ée ; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à Berne pour gagner Thun, et arriver i Undersée quelques jours avant la fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thun est le plus délicieux da

monde aveo ses points de vue variés el ses nombreuses habitations. La ville de Thun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect très-pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposants, de gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.

C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui. J*ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte pour tous les étrangers de distinction qui venaienl à la fêle des Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de vous dire que M. et madame Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai passés dans leur maison : « Nous avons été si heureux de vous recevoir ! me disaient- ils, que nous resterons toujours vos obligés ^. » M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de Suisses reçohrent un double intérêt de la manière dont il les a groupés, ce qui les rend supérieurs à ceux que beaucoup d'autres ont faits avant lui. J'ai parcouru souvent avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec tant de facilité et aussi avec talent.

Une végétation grande et variée caractérise le canton

^ Le seul témoignage de reconnaissance qae J*aie pu faire accepter à M. et madame Konig, c*e8t mon portrait à l'huile que Je leur ai cnYoyé de Paris. M. Kouig est ?ena plot tard à Parût pour me foir et pour me montrer des tableaux faits par lui en transpareott ; Je les ai eus chez moi, et tout le monde en a été enchanté.

[Noté d€ fauteur,)

212 SOUVENIRS DE MADAME VlCfiB LE BEUN.

d'Underftée; on ne volt nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau yert, des maisons de paysans aussi pittoresques. La luog-Frau, une des plus hautes montagnes déneige, surmonte d'ioiaienses montagnes de sapins, dont la sombre verdure forme Avec la neige un contraste frappant. A Gantz, ce sont d'Apres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'œil magique. Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux, bordées à l'extrémité par des lies charmantes, offrent un spectacle qui rappelle à l'imagination les jardins d'Armide. La veille au soir de la fête, la pluie, qui nous contrariait depuis quelque temps, cessa fort heureusement. Nous étions tous au château du bailli; la cour était remplie de monde, tous les bergers et les ber* gères y étaient rassemblés: à neuf heures le bailli donna le signal, et à l'instant, sur la montagne vis-àvis du château, partit un feu d'artifice qui éclaira au même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantèrent aussitôt en chœur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi s'allumèrent les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondaient. Le premier moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Je ne fus pas seule à éprouver cette émotion : elle nous vint de l'ensemble du pays et des habitants. En retournant à ma maison, je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits volcans de

distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeAtres, au milieu de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté alors qu^il n'y eût pas de lune, elle aurait ajouté au charme de ce tableau^.

Le temps qui nous avait inquiétés la veille au soir s'éclaircit le lendemain à neuf heures. Tout le monde partit de différents côtés pour se rendre au lieu de la fête : j'arrivai à dix heures et demie, et dès l'entrée je fus ravie du plus charmant coup d'œil possible : imaginez-vous un amphithé&tre de verdure couronné par une haute montagne de la plus belle végétation ; plus bas, à gauche, des gradins de verdure ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers ; à mi-c6te, un peu sur la hauteur, s'élève la tour ruinée d'un vieux chAleau^ nommé d'Unspunnen, celte ruine entourée de lierres se détachait en demi-teinte sur une énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux éclairait des groupes de paysans de divers cantons, assis sur la hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne pouvait distinguer aucun personnage ; à cette distance cette multitude faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres groupes s*avançaient plus haut vers la tour'; beaucoup de

1 J'ai réfléchi qne les elTets de la lane auraient déUtiit celui des feux qui ressortissait avec vigoeur sur le haut des montagnes où ils étaient placés. {Note de Fauteur,)

* Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait Berthold, fondateur de- Berne. C'est en mémoire de lai que se donne celte fête patriotique. {Noie de routeur.^

paysans et de paysannes s'étaient aussi réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné aux exercices, ce qui variait le point de vne. C'était un coup d*Œil enchanteur : le plus beau temps embellissait la fête. Après en avoir joui, j'allai m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers, en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.

Je me trouvai justement et heureusement à c6té de madame de Staël. Peu d'instants après, nous entendîmes une musique religieuse chantée parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le fameux air du ranz des vaches. Les bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différents costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on Tétait, il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient représentés par ces vénérables vieillards. Enfln madame de StaCl et moi, nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir nous dire un seul mot ; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de.quatre-vingis livres, de dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs commença ensuite. Ils montrèrent tous ime agilité et une force étonnantes. '

LETTRE IX. 2io

Lorsque les exercices de la fête furent terminés^ le bailli distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la prospérité du pays ; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient, dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes avec des tables ; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'œil le plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné l'idée de la vie comme la chute de Goidau m'avait donné l'idée de la mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, chère Madame; car vous saurez que cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé national K

< Après la fête, madame de Stadl alla se promeoer avec le duc de Montrooreocy ; moi, Je m'établis sur la prairie pour peindre le site et les masses de groupes. Le comte de Grammoot tenait ma boite au pastel. L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand possède ce tableau.

Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, Je ne vous ai pas indiqué d'une manière complète les paysages que J'ai dessinés d'après nature ; J'ai fait environ deux cents paysages au pastel.

{Note de Cauieur,)

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