‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 205 sur 293 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

pour lui, car le village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux vinrent nous trouver, se lamentant sur leurs malheurs, et ces tristes récits, qu'accompagnait le bruit sinistre delà machine, nous étaient faits dans le magnifique jardin de madame Dubarry, près du Temple de V Amour entouré de fleurs, et par le plus beau teoips du monde I

J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi que des canonnades ou des fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester ; mais je me fis mal à la jambe et je fus obligée de remonter.

La dernière affaire eut lieu à Roquencourt; on se battit aussi près du château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en comble la maison d'une dame très-bonapartiste, qui, pendant qu'on se battait, criait de sa terrasse aux Français : Tuez-moi tous ces gens-là 1 Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château, etcassèrenttoutesles glaces ainsi que tous les meubles, tandis qu'en chemise, et sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle put trouver un asile.

Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient le retour des

Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont la conduite avait été aussi honorable qn*énergique, se montra dans le village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le jardin de notre refuge, lorsqu'on nous dit que M. DaguetS l'un desplus honnêtes habitants de Louveciennes, venait

d'arriver et qu'il annonçait l'entrée en France de M. le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que j'étais dans un jardin, je m'écriai : « Faites entrer M. Daguet! faites entrer M. Daguet!» ce qui fit bien rire mes compagnons d'infortune.

Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes appartements saccagés, a Je les supplie,» m'écrivait-il, «d^être moins méchants, dese contenter de ce que je leur donne; mais ils me répondent : «Les Français ont fait encore bien pis chez nous. » En cela les Prussiens avaient raison ; mon pauvre Joseph et moi, nous fûmes victimes du mauvais exemple.

C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces sensations que ce jour me fit éprouver ; je versai des larmes de joie, de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des Parisiens recul nos princes. Comme on demandait

^ C'est M. Daguet que le roi chargea de distribuer ses bienfaits aux pauyres, {Note de l'auteur.)

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