CHAPITRE XXXIII
à M. le comte d^Artois des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit : < Il â toujours mal aux jambes, mais sa tète est excellente^ nous marcherons pour lui^ et il pensera pour nous. » L'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, car l'esprit, et surtout la raison de Louis XYIII, étaient bien nécessaires pour affermir la restauration à cette époque où le parti bonapartiste était encore aussi nombreux.
Enfin Louis XVIII lui-môme entra dans Paris *, apportant le pardon et l'oubli pour tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres: il était dans une calèche^ assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême ; la Charte qu'il venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres étaient pavoisées sur son passage; les cris de Vive le rot/ s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon cœur, que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs qui devaient l'assiéger; son sourire était doux, mais triste ; effet bien naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi en allant à l'échafaud, et elle le savait ; toutefois les acclamations qu'excitaient la vue du roi et la sienne durent consoler ce cœur affligé. Ces acclaipations les suivirent jusqu'aux Tuileries, oii la foule qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports : on chantait, on dansait devant le château;
^ Le 3 mai 1814.
le roi alors parut à la fenêtre du grand balcon, et envoya mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.
Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries ; une immense quantité de femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur leur famille.
Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer parfaitement: dès qu'il m^apérçut, il vint à moi, me donna la main de l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie qu'il avait à me retrouver; comme il resta quelques instants ainsi, me tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très-grande dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait seule, vint m'olfrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.
La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais, hélas I ce bonheur ne dura que peu de mois, et, tandis que nous nous réjouissions de notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes !