CHAPITRE XXXIII
J*ai pu, comme tout le monde, comparer Taccueil qu'il reçut de la capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars 4813 à minuit que Louis XYIII et toute la famille royale quittèrent Paris. Napoléon y rentra le lendemain 20 mars; mais, quoiqu'il fût ramené par Tarmée, soutenu par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la guerre et la ruine ; aussi les cris de Vive fempereurl étaient-ils fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour ; ce fut à huit heures du soir, qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de militaires exaltés et de toute une population morne et triste ^. Les cours remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un château pris d'assaut.
Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris : Bendez-nous notre paire de gants ^ rendez-nous notre paire; je n'ai pas oublié non plus le rcot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, n^en est que plus caractérisé : je passais sur le boulevard de la Madeleine, et j'entendis une femme, qui vendait des bouquets, dire à une autre : c Eh bien ! il n'y a plus rien à faire sur tes lis, et je vends toujours mes violettes. — C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis, je t'en défie. »
* Napoléon, qui était arrivé à la barrière de Fontainebleau dam la matinée du 30 mare 1816, n'entra à Paris que dans la soirée de ce jour, afln de ne pas rendre Tarmée qui le ramenait témoin, à la clarté du ciel, de la consternation qui régnait dans la capitale.
Sans insulter à la mémoire d'un grand capîUûne et aux braves généraux et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce de cette terre qui nous a coûté tant de sang. Pour mon compte, j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me révoltaient ; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi : l'empereur ne s'est jamais si bien porté. Nous avons lu ce bulletin chez mesdames de Bellegarde, et il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.
Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Gent-jours. Plus d'une fois, alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, et se retirer aussitôt, très-en colère sans doute, car les acclamations se bornaient aux cris d'une centaine de gamins que l'on payait, je crois, par dérision, pour . leur faire dire : Vive l'empereur I Que l'on compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815 ; cette joie était presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait de causer, Louis XVIII rapportait la paix.
Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances étaient dirficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi sortir digneprient de l'abtme où Bonaparte les avait plongés.