‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 208 sur 293 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Louis XYIII était bien réellement le monarque qui convenait à Tépoque ; h beaucoup de courage et de sang-froid il unissait à Télévalion d*âme une grande finesse d'esprit ; toutes ses manières étaient royales ; il donnait facilement et avec munificence ; il se plaisait à protéger les arts et les lettres, qu*il cultivait lui-môme ; ses traits n'étaient point dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect involontaire.

Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens d'esprit ; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son style était celui d'un homme de lettres spirituel ; comme il savait parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec nos plus savants latinistes ; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis, qui avant la Révolution avait occupé un emploi dans la maison de Monsieur, ayant quitté sa retraite de Versailles pour aller présenter ses hommages au roi , Louis XVIII le reconnut, lereçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son Œdipe^ dont le vieux poëte se souvenait à peine.

Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie-Française ^ ; il allait souvent à ce théâtre, et il appré-

1 Louis XVIII est auteur de plusieurs écrits politiques, entre autres de la relatioo d'un Voyage à Coblentz. On lui attribue aussi le libretto de l'Opéra : La Caravane, et le Luthier de Lubeck, comédie en un acte et en prose, représentée sur le Théâtre-Français, etc., etc.

ciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arri?ait que ce grand acteur, se trouvant semainier, portail les flambeaux pour le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours longtemps à causer avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais, que tous les deux parlaient aussi bien que leur langue ^. On m'a rapporté que Talma disait : a Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte. »

Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double le prix du moindre don. Sous ce rapport^ M. le comte d'Artois ne le cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les cœurs. Lorsqu'après la mort de Louis XVllI il fut devenu roi, je me trouvais au Louvre le jour oîi il distribuait les médailles aux peintres et aux sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux : Ce ne sont pas des encouragements^ mais des récompenses. Tous les artistes furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces paroles.

Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus peine â retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait mieux que lui trouver le mot qui vous allait au cœur.

Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute

1 Talma, étant enfant, avait été demearer à Londres avec son père, qui exerçait dans cette ville la profession de dentiste. De là, sa connaissance de la langue anglaise.

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