‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 215 sur 293 · CHAPITRE XXXIV. t · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV. t

pelle un bon vivant: il aimait le plaisir, la table et le bon vin 9 quoiqu'il ne lui arrivât jamais d'en abuser. On peut remarquer parfois, au milieu d'un de ses couplets les plus gais, certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce que Désaugiërs était un excellent bomme; beureux de vivre et de cbanter, il n'a jamais connu ni Tenvie ni la médisance; il n'ambitionnait pas plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, el, sans être riche, il faisait du bien à sa famille qui était plus pauvre que lui.

iTne personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros ^ qu'il avait à peine sept ans ; à cette époque je fis son portrait, et j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la peinture, et même son avenir comme grand coloriste. A mon retour en France, cependant,, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvai dans Gros un noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus vive à tous ses succès. Aussi fns-je bien heureuse de celui qu'il obtint pour son aimable peinlure de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun sait que ce bel ouvrage

* Antoine- Jean Gros est né à Paris le 16 mars 1771, et mort le 25 juin 1S35. Son corps Tut retrouvé dans la Seine^ près Mendon.

excita Tenthousiasme du pablîc et l'approbation dn roi, qui nomma le grand peintre baron.

Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde ; rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux ; mais il écoutait attentivement, et répondait par un fin sourire^ par un seul mot toujours placé très à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là son cœur se montrait à découvert, et ce cœur était noble et bon; une certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée, disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours des images pleines d'originalité et .de force pour rendre sa pensée, et l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.

La mort de Gros m'a fait éprouver une bien vive affliction. Peu de jours avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je remarquai avec peine qu'il prenait à cœur quelques critiques inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort violente rend mes regrets encore plus amers.

Je me suis laissée entraîner bien au delà de l'époque de ma vie où j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819, M. le duc de Berri marqua le désir de m'acheter ma Sybille ^ qu'il avait vue à Londres^ dans

< La Sibylle n*a point été vendae à Rosny avec les aalres Ubieaai

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