CHAPITRE XXXV
I Pertes cruelles que Je fais dans ma fiupille. — Voynge à Bordeaux. I Méréyille. — Le monastère de Marmoutier. — Retour à Paris. — Mes nièces.
11 faut enfin parler des dernières et tristes années de ma vie où dans un court espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient le plus cher. Je perdis M. Le Brun le premier; depuis bien longtemps^ il est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort ^ : on ne peut sans regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous avait attaché un lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver: lorsqtie j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas I et que mes yeux se fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal ; madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint à m'arracher de ce lit de douleur ; elle me
^ Jean-Baptiste-Pierre Le Brun est mort le 7 août 18 13, dans sa maison rue du Gros-Chenct, u** 4, à Paris.
soutint, car mes jambes ne me portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plas d'enfant ! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement d'apaiser mon désespoir ; car les torts de la pauvre petite étaient effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance... Hélas ! elle était si jeune ! ne devait-elle pas me survivre ?
C'est en 1819 que je perdis ma fille ^ ; et ea 1820 je perdis mon frère *. Tant de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.
Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville, qui appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les fabriques multipliées sontsemées sur le terrain sans aucune confusion. Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les cascades, les temples, les pavillons, tout esta sa place et concourt au charme du coup
1 Mademoiselle Jeanne-Julie-Louise Le Brun, femme Nigris, est morte le 8 décembre 1819 à Paris.
î Louis- Jean-Baptiste-Êtienne Vigée est mort le 7 août 18:20. à Paris, rue Loai»-ie-Grand, n* 3 .
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d'œil. Sur un des points les plus élevés du parc est une colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de celte colonne la vue embrasse l'ensemble du parc et une campagne magnifique dont rhorizon s'étend à vingt lieues. Un des temples, appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli, mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses. Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de délices, qui* surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le peintre de paysage ; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus délicieux tableaux.
Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le superbe plain-pied du rez-de-chaussée oti les marbres, les bronzes, les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de cette demeure une habitation royale.
J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de curieux; la cathédrale^ entre autres choses, qui se détachait en vigueur noirâtre sur le