‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 219 sur 293 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

perbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de Cbolseul. Le parc devait être magnifique ; près d'un grand lac se trouve une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis qui Tétaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on j avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.

Les appartements du château sont distribués d'une manière commode et grandiose; ceux du rez-dechaussée ont été si bien dorés qu'ils sont plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque côté, est orné de très-belles colonnades.

L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout autre qu'ailleurs. A dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct peu commun ; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère, et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer que de pur, autant que la chose m'est possible.

L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner longtemps à Tours. Cette ville est très-belle; mais une odeur de latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu, je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale, l'académie, plusieurs châteaux ruinés ; puis je traversai la Loire en bateau pour aller pleurer

sur les débris du vieux monastère de Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeor de racadéraie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la complaisance de me serTÎr de cicérone^ ce qui me fut d'un grand secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et connaissait à merveille tous les environs.

On ferait des tableaux ravissants de ce qui reste encore des ruines de Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid ! Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles choses. Il s'était présenté une compagnie de négociants hollandais qui voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture ; ils en offraient 300,000 francs, on les refusa, et, plus tard, les vilains chaudronniers l'ont eu pour 30,000, à la condition que ce superbe édifice serait abattu ! Les Vandales ne feraient pas pis I Eh bien, partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.

Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je' dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les Sept Dormants^ dans une chapelle près de la grande église de Tabbaje, où leurs tombes sont taillées séparément' dans le roc. On tient par tradition dans Marmoutier que les Sept Dormants étaient sept disciples de saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans être atteints d'aucune maladie,

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