CHAPITRE XXXV
et tous sept le même jour. Leur mort, dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait croire qu'ils dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept-Dormants. On les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur fête.
Pour arriver à Bordeaux, je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux ; et je ne dois pas oublier de dire que, depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voilure, qui était très-douce, complétait l'agrément de ma route. Je me figurais parcourir un grand parc où je peignais des yeux ; aussi ne pouvais-je tenir dans les auberges. Je me couchais à huit heures du soir, et j'étais tout éveillée à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience extrême pour me remettre en route : Adélaïde prétendait que j'étais comme un enfant qui veut toujours aller à dacUi.
Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans l'autel Fumel, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on
aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et que, nuit et jour^ j'aie joui de ce coup d'œil, je n'ai pu m'en lasser, surtout au clair de lane; on voit alors sur les coteaux quelques petites lumières dans les maisons, et le tout devient magique.
Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien vrai que, si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le comte de Tournon ^, qui dessinait, et qui fut très-bien pour moi, je n'eus de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très -haut,' les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui allaient et venaient sous mes yeux.
Je ne renonçai pas toutefois à mon habiUide de courir la ville et les environs ; j'allai voir le cimetière,
1 Le comte de Toarnon-Sîmiane, préfet du département de la Gironde et ensuite de celui du Rliône, puis conseiller d*État, pair de France et président des bàtimenis civils, auteur d'études statistiques sur Rome et la partie occidentale des Ëtats romains. Le comte Philippe-Camiile-Marcellia-Cattimir de Tournon-Simiane est né à Apt^ département de Vaucluse, le 23 Juin 1778, et mort à Gennelard (Saône-et-Loire), le 18 juin 1833.