‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 227 sur 293 · II · texte numérisé non relu

II

2i>i SOUVENIRS DE MADAME VIGËE LE BRUN.

M. DE BEÂUJON

M. de Beaujon ^ m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il destinait à l'hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel qu'on appelle aujourd'hui rËlysée-Bourbon, attendu que Tinfortuné millionnaire était hors d*état de venir chez moi. Je le trouvai seul, assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à mnnger ; il avait les mains et les jambes tellement enflées qu'il ne pouvait se servir ni des unes ni des autres ; son diner se bornait à un triste plat d'épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de trente à quarante couverts où se fai- .sait, dit-on, une chère exquise, et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de Beaujon, ainsi que pour les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames, toutes fort bien nées et de trèsbonne compagnie, étaient appelées dans le monde les berceuses de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres chez lui, disposaient entièrement de son hôlel, de ses chevaux, et payaient ces avantages avec quelques instants de conversation qu'elles accordaient au pauvre impotent, ennuyé de vivre seul.

M. de Beaujon voulut me retenir à dtner, ce que je

1 iNi colas Beaujon e»t né à Bordeaux en 1718, et mort à Par» en 178C. Il fut Biiccessivemeat banquier de !a cour de France, receveur général des flnaocc's à Roueu et trésorier de Tordre de Satut- Louis.

M. DE BEAUJON. ^y^

refusai, ne dînant jamais hors de chez moi; mais nous convînmes du prix et de la pose de son portrait; il désirait être peint assis devant son bureau» jusqu'à mijambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer elà finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j'emportai le portrait chez moi pour terminer quelques détails^ et j'imaginai de placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon, en ayant été instruit, m'envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment d'eSaccr ce plan, et pour me remettre trente louis en dédommagement du temps que j'y avais employé; ayant à peine tracé l'esquisse, je refusai naturellement les trente louis ; mais le valet de chambre revint encore le lendemain, et insista tellement de la part de son maître^ que, pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d'effacer le plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre cinq minutes.

Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter son bel hôtel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence : aucun particulier, en effet, n'était logé avec autant de luxe, tout était d'une grande richesse et d'un goût exquis. Un premier salon renfermait des tableaux à effet, dont aucun n'était fort remarquable, tant il est aisé de tromper les amateurs, quelqueprixqu'ils puissent mettre à leursacquisitions. Le second était un salon de musique : grands et petits pianos, instruments de toute espèce, rien n'y manquait ; d'autres pièces, ainsi que les boudoirs et les cabinets, étaient meublées avec la plus grande élégance. La salle de bain surtout était charmante; un lit, une baignoire

étaient drapés, comme les murailles, en belle mousseline à petits bouquets, doublée de rose; je n'ai jamais rien vu d'aussi joli; on aurait aimé à se baigner dans 1 cette salle. Les appartements du premier étage étaient meublés avec autant de soin. Dans une chambre entre autres, qui était ornée de colonnes, on avait placé au milieu une énormecorbeilledorée et entourée de fleurs, qui renfermait up lit, lit dans lequel personne n'avait jamais couché. La façade de l'hôtel donnait sur le jardin qu'on pouvait, vu son étendue, appeler le parc, qu'un habile architecte avait dessiné, et une énorme quantité de fleurs et d'arbres verts embellissaient ce parc.

iTme fut impossible de parcourir celte délicieuse habitation sans donner un soupir de pitié à son riche propriétaire, et sans me rappeler une anecdote que l'on m'avait contée peu de jours avant. Un Anglais, jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux à Paris, fit demander à M. de Beaujon la permission de visiter son bel hôtel. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva la grande table dressée, ainsi que je l'avais trouvée moi-même, et, se retournant vers le domestique qui le conduisait : — Votre maître, dit-il, doit faire une bien excellente chère ^ — Hélas I Monsieur, répondit le cicérone, mon maître ne se met jamais à table, on lui sert seulement tin plat de légumes. L'Anglais passant alors dans le premier salon : — Voilà du moins ce qui doit réjouir ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux. — Hélas ! Monsieur, mon maître est presque aveugle. — Ah ! dit l'Anglais en entrant dans le second salon, il s'en dédommage, j*es-

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