‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 234 sur 293 · MM. CHARLES ET ROBERT · texte numérisé non relu

MM. CHARLES ET ROBERT

J'ai vu monter en ballon les deux premiers hommes qui ont eu le courage de s'élever dans Tair avec une si frêle machine, dont l'invention venait d'être faite trèsrécemment par Montgolûer. Ces deux hommes étaient Charles et Robert. Ils avaient placé leur ballon sur le grand bassin des Tuileries, et, le jour fixé pour l'ascension ^, une foule telle que je n'en ai jamais vu de

i Jacques-Alexandre- César Charles est né, à Beaugency (Loiret;, le 12 novembre 1740, et mort, à Paris^ le 7 avril 1823. — François Robert est né, en 1737, à la Charmèlo (Sa6iie-et-Loire). et mort, le 5 mai 1819, à Hoiligenatadt (Saxe). — Charles fut un bon physicien et Robert ui gi^ographc distingué.

On raconte de Charles que Tauteur d'un ouvrage intitulé: Rccher' chessur V électricité médicale^ se présenta un Joarchez Uii pourrentretenirdc quelques nouyelles découvertes scientifiques. Charles le rsçut avec bienveillance, causa gracieusement avec lui; mais ne fut pas bientôt de son avis. Peu à peu la discussion B*échauffa au point que le médecin, à bout de bonnes raisons, eut recours à la force brutale, et tira son épée pour en frapper son adversaire. Charles, vigoureux et voyant sa vie en péril, se Jeta aussitôt sur sou contradicteur furieux, le désarma, brisa son épée, et lui administra une humiliante correction, puis le chassa de son cabinet. Ce docteur li colère et si vindicatif était le médecin dès gardes du corps do comts d'Artois, qui plus tard devint Tami du peuple, l'ennemi acharné de Louis XVI et des Girondins.

* Le !•' décembre 1785.

pareille emplissait le jardin. Quand on eut coupé les cordes et que le ballon s'éleva nnajestueusenient à une si grande hauteur que nous le perdîmes de vue, Tadmiration^ la peur pour les deux braves que portait la petite nacelle firent pousser un cri général. Beaucoup de personnes, et j'avoue que j'étais du nombre, avaient les larmes aux yeux. Heureusement on apprit peu d'heures après que Charles et Robertétaientdescendus sans aucun accident à quelques lieues de Paris, dans un village, où l'arrivée de ces êtres aériens a dû faire une bien vive sensation.

M. Charles était membre de l'Académie des sciences cl Tun de nos savants les plus distingués. C'était de plus un excellent homme, aimant la musique avec passion. Il faisait chaque année dans son magnilique cabinet de physique des cours extrêmement suivis, non-seulement parles personnes occupées de sciences, mais aussi par les gens du monde.

Je recherchais avec empressement la société de tous les artistes renommés, et principalement celle des artistes qui se dislinguaient dans mon art. David ^ venait donc assez fréquemment chez moi, quand tout à coup il n'y parut plus. L'ayant rencontré dans le

1 Jacqucs-Loiiis David est né à à Paris le 31 août 17 î8, et est mort lo 20 décembre 182S à Bruxelles.

monde, je crus devoir lui adresser quelques reproches aimables à ce sujet. — Je n'aime pas, me dit-il, à me trouver avec des domestiques de condition. — Gomment, répond is-je, avez- vous pu remarquer que je traite les personnes de la cour mieux que d'autres personnes ? ne me voyez-vous pas accueillir tout le monde avec les mêmes égards? Et comme il insistait d'un air humoriste : — Ah I dis-je en riant, je croîs que vous avez de l'orgueil, que vous souffrez de n'être pas duc ou marquis. Pour moi, à qui les titres sont parraitemcnl Indifférents, je reçois avec plaisir tous les gens aimables.

Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit même rejaillir sur ma personne la haine qu'il perlait à quelques-uns de mes amis. La preuve en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre écrit contre M. de Galonné, et dans lequel on n'avait pas manqué d'inscrire toutes les infâmes calomnies dont j'avais été l'objet. Ce livre restait constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert, précisément à la page où il était question de moi. Une pareille méchanceté était si noire et si puérile à la fois, que je n'y aurais point ajouté croyance, si je n'en eusse été instruite par le duc Edouard de Fitzjames, par le comte Louis de Narbonne, et par d'autres gens de ma connaissance qui tous avaient remarqué le fait, et même à plusieurs reprises.

Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir. Après que j'eus quitté la France, j'envoyai à Paris le portrait de Paesiello, que

je venais de Faire à Naples. On le plaça au salon en pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il était peu satisfait. S'étant approché de mon tableau, il le regarda longtemps, puis, se retournant vers quelques-uns de ses élèves et d'autres personnes qui l'environnaient : « On croirait, dit-il, ma toile peinte par une femme et le portrait de PaSsiello peint par un homme.» C'est M. Le Brun, qui m'a rapporté cesparolespour lesavoir entendues ; de plus que j'ai la certitude qu'en toute occasion David ne me refusa point ses éloges.

Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon talent m'auraient fait oublier tôt ou tard les attaques de David contre ma personne ; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce conduite qu'il a tenue pendant la Terreur; ce sont les persécutions exercées lâchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre autres contre Robert, le paysagiste, qu'il fit arrêter et traiter dans la prison avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie. Il m'aurait été impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentrée en France, un de nos plus célèbres peintres ^ étant venu chez moi, me dit dans la conversation que David avait un vif désir de me revoir. Je ne répondis pas, et, comme le peintre dont je parle a prodigieusement d'esprit, il comprit que mon silence n'était point celui auquel on peut appliquer le proverbe : qui ne dit ritn consent,

1 Le baron Gros.

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