‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 245 sur 293 · MADAME GRIMOD DE LA REYNIËRE · texte numérisé non relu

MADAME GRIMOD DE LA REYNIËRE

firme, qui trouvait en elle^une véritable Antigone. Son mari, connu par son esprit et ses talents littéraires, était, à cette époque, ambassadeur en Russie.

Pour qu'il ne manquât rien au charme des soirées de madame de La Reynière, on y faisait très-souvent de la musique dans la galerie^ et c'était Sacchini, Piccini, Garât, Richer, et autres célèbres artistes^ qui l'exécutaient. Enfin il serait difficile maintenant de fairecomprendreavecquelles délices on se rassemblait dans ce bel hôtel ; quelle aménité, quelles bonnes manières régnaient dans ces salons remplis de personnes charmées de se trouver ensemble. Au reste, àl'époque dont je parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout celles des maréchales de Doufflers et de Luxembourg. Quoique Ton soit forcé d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient chez elles avec empressement ; c'est là, me disaient-elles, que nous prenons les meilleures leçons du ton de la bonne compagnie, et que nous recevons les meilleurs conseils. La marquise de Bouffies, belle-fille de la maréchale et mère de ce chevalier de Boufflers si connu par son esprit, estTauteur d'une charmante chanson, espèce de code social, que je copie ici, parce qu'elle est peu connue :

Sur l'air : Sentir avec ardeur flamme discrèfe.

Il faut dire en deux roots ce que Von veut dire, Les longs propos sont sots.

Il faut savoir lire

Avant que d'écrire.

Et puis dire en deux roots ce que Ton veut dire. Les longs propos sont suts.

Il ne faut pas toujours parler.

Citer, Dater, . Mais écouter; Il faut savoir trancher remploi, Du moi, Du moi, Voici pourquoi :

II est tyrannique.

Trop académique ; L'ennui, l'ennui Marche avec lui.

Je me conduis toujours ainsi Ici; Aussi J*ai nSussi.

Pour, en revenir à madame de LaReynière, devenue veuve, il lui restait un fils, bien éloigné de partager la fierté nobiliaire de sa mère et, qui, sous ce rapport, a dû la désespérer plus d'une fois. D'abord il s'obstinait à se faire appeler Grimod de La Reynière et le plus souvent Grimod tout court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parenté du côté paternelf et sans cesse aux grands dîners de sa mère, il parlait devant toute la cour de son oncle Tépicier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait la pauvre femme au supplice.

Ce Grimod de La Rejuière avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plût à se montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne posait son chapeau sur sa tète ; mais comme il avait prodigieusement de cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur démesurée. Un jour qu'il

Page 1