‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 275 sur 293 · LA COMTESSE DE SABRAN · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE SABRAN

DEPUIS mabquisë de BOUFFLERS.

J'ai fait connaissance avec madame la comtesse de Sabran ^ quelques années avant la révolution. Elle était alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa bonté. Elle aimait les arts et tes lettres, faisait de très-jolis vers, racontait à merveille, et tout cela sans montrer la moindre prétention à quoi que ce soit. Son esprit naïf et gai avait une simplicité toute gracieuse qui la faisait aimer et rechercher généralement, sans qu'elle se prévalût en rien de ses nombreux succès dans le monde. Quant aux qualités de son cœur, il suffira de dire qu'une tendresse extrême pour son flis n'empêchait point qu'elle n'eût beaucoup d'amis, auxquels elle est toujours testée fidèle et dévouée.

Madame de Sabran était une des femmes que je voyais le plus souvent, que j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir. Près d*elle,

1 La comtesse de Sabran épbusn en 179!^ le marquis Stanislas de Boofflens qui fut d'abord Tabbé» puia le obevalier de Boafllers^ et Tauteur de nombreusjss poésies légèrea, qu| eurent de nombre\ix. lecteurs. Madame de Sabran fut peintre et pofite. On cite d'elle ce quatrain 't

Pourquoi Tamour est-il donc le poison, Et l'amitié le ciiarme de la viet 'C*e8t que l'amour est fils de la folie, £t l'amitié fille de la raison.

on n'a jamais connu Tennui ; aussi fus-je charmée dans rémigration de la retrouver en Prusse. Elle était alors établie à Rainsberg, chez le prince Henri, de oiême que le chevalier de Boufflers, qu'elle a depuis épousé. Rentrée en France et dans les derniers temps de sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus ; son bras, pour ainsi dire, était attaché au bras de sa mère, et vraiment on pouvait envier le sort de M. de Sabran; car, malgré ses souffrances et son âge, madame deBoufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce charme qui plaît et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la Un de sa vie, Forlense^ le fameux oculiste, venant de lui faire rppération de la cataracte, elle était obligée de se tenir dans la plus grande obscurité. Un soir, je vais là voir, je la trouve seule sans lumière, je croyais n'y rester qu'un moment ; mais le charme toujours renaissant de sa conversation si piquante si, pleine d'anecdotes que personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprès d'elle. Je pensai en l'écoutant, que, ne voyant rien, ne recevant aucune distraction des objets extérieurs, elle Usait en elle-même, si je puis m'exprimer ainsi, et que cette sorte de lanterne magique de choses et d'idées, qu'elle me retraçait avec tant de grâce, c'était ce qui me retenait là. Je ne la quittai qu'à regret, car jamais je ne l'avais trouvée plus aimable.

Madame de Boufflers n'a laissé que deux enfants, son dis, M. le comte Éléazar de Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse, mais encore par des fables charmantes qu'il récite dans la perfection, et madame de Gusline, que j*ai connue

M. DE SAIMTE-JAMES. 333

dans sa jeunesse et qui ressemblait alors au printemps. Elle était passionnée pour la peinture, et copiait parfaitement les grands maîtres, dont elle imitait le coloris et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris sa copie pour l'original. Elle ne me cacha point tout le plaisir que lui causa mon erreur ; car elle était aussi naturelle qu'elle était aimable et belle.

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