CHAPITRE V
qu'on €ûl le temps chez moi de songer à la cuisine* Dès le soir même, j'allai le remercier,et je fis alors con<< naissance avec sa charmante femme ; tous deux m'engagèrent beaucoup à n'avoir point d'autre table que la leur, et, quoiqu'il me fût impossible d'accepter entiè* rement cette offre, j'en ai profité souvent pendant mon séjonr à Naples, tant leur société m'était agréable.
Le comte Sçawronski avait des traits nobles et ré-» guliers; il était fort pâle. Cette pâleur tenait à l'extrême faiblesse de sa santé, qui ne l'empêchait pas cependant d'être parfaitement aimable et de causer avec autant de grâce que d'esprit. La comtesse était douce et jolie comme un ange ; le fameux Potemkin, son oncle, l'avait comblée de richesses dont elle ne faisait aucun usage. Son bonheur était de vivre étendue sur un canapé, enveloppée d'une grande pelisse noire et sans corset. Sa belle-mèré faisait venir de Paris pour elle des caisses remplies des plus charmantes parures que faisait alors mademoiselle Bertin, mai:chande de^ modes de la reine Marie-Antoinette. Je ne crois pas que la comtesse en ait jamais ouvert une seule, et. quand sa belle-mère lui témoignait le désir de la voir porter les charmantes robes, les charmantes coiffures que ces caisses renfermaient, elle répondait noncha*. lamment : A quoi bon ? pour qui ? pour quoi ? Elle me fit la même réponse quand elle me montra son écrin, un des plus riches qu'on puisse voir : il contenait des diamants énormes que lui avait donnés Potemkin, et que je n'ai jamais vus sur elle. Je me souviens qu'elle m'a conté que, pour s'endormir, elle avait une esclave sous son lit^ qui lui racontait tous les soirs la même
m SOUVENIRS DE MADAUB VIGÉE LE BRUN.
histoire* Le jour, elle restait constamment oisive; elle n'avait aucune instruction, et sa conversation était des plus nulles: en dépit de tout cela, grâce à sa ravissante igdre et à une douceur angélique, elle avait un charme invincible. Le comte Scavirronski en était fort amonreux, et, quand il eut succombé à ses longues 80uffi*ances, la comtesse, que je retrouvai à Pétersbourg se remaria au bailli de Litta, qui était retonmé à Milan pour se faire relever de ses vœux, et revint ensuile en Russie épouser cette belle nonchalante. Elle n*a jamais eu que deux filles de son premier mari, dont l'une a épousé le prince Bagration.
Ce voisinage à Naples me fut très-agréable, et je passai la plupart de mes soirées à l'ambassade russe. Le comte et sa femme faisaient souvent une partie de cartes avec l'abbé Bertrand, qui était alors consul de France à Naples. Cet abbé était bossu dans toute l'étendue du terme, et je ne sais par quelle fatalité, dès que je me trouvais assise à c6té de lui près de la table de jeu, Tair des bossus me revenait toujours en tête. J'avais toutes les peines du monde à m'en distraire. Enfin, un soir ma préoccupation devint telle^ que je fk*edonnai tout haut ce malheureux air ; je m'arrêtai aussitôt, et l'abbé, se retournant vers moi, me dit du ton le plus aimable : < Continues, continuez, cela ne ma blesse nullement. » Je ne puis concevoir comment pareille inconvenance m'était arrivée; c'est un de ces oublis inexplicables et que je ne me pardonne pas.
Le comte de Scaivronski m'avait i^it promettre de faire le portrait de sa femme avant celui de tonte autre personne ; je m'y engageai, en sorte que, deux jours