‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 62 sur 293 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tarin. — La reine de Sardaigne. — Madame, femme de Louis XVIII. — Je m'établis dans la ferme de Porporati. — Affreuses nouvelles de la France. — Les émigrés. — Il . de Rivière vient me rejoindre. — Je vais k Milan. — La Cène de Léonard de Vinci. — La Madone del Monte. — Lo lac Majeur. — Je para pour Vienne. — M. et madame Bistri.

Mon désir étant de rentrer en France, je gagnai Turin dans cette intention. Mesdames de France,, tantes de Louis XYI, quand jeles avais peintes à Rome, sachant que je devais repasser par Turin, avaient eu la bonté de me donner des lettres pour madame Clotilde, leur nièce, reine de Sardaigne. Elles lui mandaient qu'elles désiraient beaucoup avoir son portrait fait par moi ; en conséquence, dès que je fus établie, je me présentai chez Sa Majesté. Elle me reçut fort bien, quand elle eut pris lecture des lettres de madame Adélaïde et de madame Victoire, elle me dit qu'elle était bien kchée de refuser ses tantes ; mais qu'ayant renoncé entièrement au monde, elle ne se ferait pas peindre. Ce que je voyais d'elle, en effet, me semblait parfaitement d'accord avec ses paroles et sa résolution ; cette princesse s'était fait couper les cheveux ; elle avait sur la tôte un petit bonnet qui, de môme que toute sa toilette^ était le plus simple du monde. Sa maigreur me frappa d'autant plus que je l'avais vue très-jeune, avant son mariage, et qu'alors

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son embonpoint était si prodigieux, qu'on l'appelait en France k gros Madame. Soit qu'une dévotion trop austère, soit que la douleur que lui faisaient éprouver les malheurs de sa famille^ eussent causé ce changement^ le fait est qu'elle n'était plus reconnaissable. Le roi vint la rejoindre dans le salon où elle me recevait ; ce prince était de même si pâle, si maigre, que tous deux faisaient peine à voir.

J'allai aussitôt chez Madame, femme de LouisXYIII. Non-seulement elle me reçut à merveille, mais elle arrangea pour moi des courses pittoresques dans les environs de Turin, qu'elle me fit faire avec sa dame de compagnie, madame de Gourbillon et le fils de cette dame. Ces environs sont très-beaux ; mais notre début en fait d'excursion ne fut pas très-heureux. Nous nous mimes en route par une chaleur extrême pour aller voir une chartreuse, qui est située sur de hautes mon- ^gnes. Gomme à moitié chemin cette montagne est très-rapide, nous fûmes obligés de la gravir à pied, et ie me soiiviensque nous passâmes devant une fontaine, de l'eau la plus limpide, dont les gouttes brillaient comme des diamants, et que les paysans nous dirent avoir une grande vertu pour plusieurs maladies.

Après avoir grimpé si longtemps que nous en étions exténués, nous arrivâmes enfin à la chartreuse, moul'ant de chaud et de faim. Le couvert était déjà mis pour les religieux et pour les voyageurs, ce qui nous fit une grande joie; car on peut juger que nous attendions le dîner avec impatience. Gomme i^ tardait à ^enir, nous pensions que l'on faisait de l'extraordinaire pour nous, attendu que Madame nous recommandait

aux religieux dans les lettres qu'elle nous avait données pour eux. Enfinon servit d'abord un plat de grenouilles au blanc, que je pris pour une fricassée de poulet; mais, dès que j'en eus goûté, il me fut impossible d'en manger^ quelque faim que j'eusse. Puis on apporta trois autres plats, frits et grillés, sur lesquels je comptais beaucoup ; hélas \ ce n'était encore que des grenouilles, si bien que nous ne mangeâmejs que du pain sec, et ne bûmes que de l'eau, ces religieux ne buvant et ne donnant jamais de vin. Mon plus grand désir alors aurait été d'obtenir une omelette ; mais il n'y avait point d'œufs dans la maison.

Au retour de ma visite à cette chartreuse, je vis Porporati, qui voulut encore que j'allasse loger chez lui. Il me proposa d'habiter la ferme qu'il possédait à deux lieues de Turin, où il avait quelques chambres très-simples, mais commodes. J'acceptai cette offre avec joie, détestant habiter la ville, et j'allai aussitôt m'établir avec ma fille et sa gouvernante dans ce réduit, qui me charma. La ferme était située en pleine campagne, entourée de prairies et de petites rivières bordées d'arbres divers assez élevés, qui formaient de charmants bocages. Du matin au soir j'allais me promener avec délices dans des lieux enchanteurs et solitaires; mon enfant jouissait comme moi de cet air piir, de cette vie douce et tranquille que nous menions; pour comble debonheur, je n'entendais d'autre bruit que qelui d'uq torrent qui était à une demi-lieue de là, e.t.queJ!All$^i voir. C'était une énorme chute d'eau qui tombait d^ roche en roche, et qu'entourait un bois de haifte. futaie. Nous allions le dimanche à la messe par un chemin

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