‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 63 sur 293 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

cbarroant; la petite église avait un porche très-joli, et là nous étions comme en plein air : entouré de cette belle nature, il semble que l'on prie mieux. Le soir, mon spectacle favori était celui du soleil couchant, environné de ses beaux nuages dorés et couleur de feu, espèce de nuages que Ton ne voit qu'en Italie. Ce' moment était celui de mes méditations, de mes châteaax en Espagne ; je m'abandonnais alors à la douce pensée de revoir bientôt la France, me berçant de l'espoir que la révolution devait enfin se terminer. Hélas I ce fut dans cette situation si paisible, dans cet étal d'esprit si heureux, que le coup le plus cruel vint me frapper. La charrette qui apportait les lettres étant arrivée un soir, le voiturier m'en remit une de mon ami M. de Rivière, frère de ma belle-sœur, qui m'apprenait les affreux événements du 10 août, et me donnait desdétails épouvantables. J'en fus bouleversée; C€ beau ciel, cette belle campagne, se couvrirent à mes yeux d'un vaile funèbre. Je me reprochai l'extrême îuiétude, les douces jouissances que je venais dégoûter; dans l'angoisse que j'éprouvais d'ailleurs, la so- •itude nie devenait insupportable, ^t je pris le parti ^e retourner aussiidt à Turin.

En entrant dans la ville, que vois-ie, mon Dieu ? les n^es, les places encombrées d'hommes, de femmes de loul àge^ qui ce sauvaient des yilles de France, et venaient à Turin chercher un asile. Ils arrivaient par -^•ii, '* ' • ...... * . .

^"ners, et ce spectacle était déchirant. La plupart

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? entre eux n'emportaient ni paquets, ni ar^gént, ni ^^n\e de pain; car le temps leur .avait manqué pour ^.^'ïgerë autre chose qu'à sauver leur vie. On m'a cité

depuis la duchesse de Yilleroi, alors très-Àgée, que sa femme de chambre, qui possédait une petite somme d'argent, venait de nourrir dans la route à raison de dix sous par jour. Les enfants criaient la faim à .faire pitié ; plusieurs femmes grosses, qui n'étaient jamais montées en charrette, n'avaient pu supporter les cahots et accouchaient avant terme. Enfin on ne saurait rien voir de plus déplorable. Le roi de Sardaigne envoya des ordres pour qu'on logeât ces infortunés et qu'on leur donnât à manger ; mais il n'y avait point de place pour tous. Madame fit aussi porter de nombreux secours ; nous parcourûmes la ville^ accompagnés de son écuyer, cherchant des logements et des vivres pour ces malheureux, sans pouvoir en trouver autant qu'il en fallait. Jen'oublierai jamais l'impression que me fit un ancien militaire décoré de la croix de Saint-Louis, et qui pouvait avoir soixante-six ans. Il était encore bel homme, de l'aspect le plus noble. Appuyé contre une borne dans un coin de rue isolée, il ne demandait rien à personne : il serait plutôt mort de faim, je crois, que de s'y décider, mais !e malheur profond empreint sur sa figure appelait l'intérêt dès la première vue. Nous allâmes droit à lui, nous lui donnâmes le peu d'argent qui nous restait, et rinror* tunénous remercia par des sanglots. Le lendemain il fut logé dans le palais du roi, ainsi que plusieurs autres émigrés ; car il n'y avait plus de place dans la ville.

On peut juger combien le cruel spectacle que je

venais de voir redoublait mes inquiétudes sur ce qui pouvait se passer à Paris. Il m'était impossible de me calmer ; je ne vivais pas ; d'autant plus que je ne

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