‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 64 sur 293 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

voyais point arriver M. de Rivière, qui m'avait écrit de l'alteadre à Turin. Enfin l'instant qu'il avait fixé pour me rejoindre était dépassé de quinze jours quand il arriva, si horriblement changé que j'avais peine à le reconnaître. Ce qu'il venait de voir se passer sous ses yeux, en effet, était bien capable d'affecter à la fois l'esprit et le corps d'un homme ; il me raconta qu'au moment où il traversait le pont de Beauvoisin, on y massacrait tous les prêtres, avec une fureur dont il ne pouvait me donner une idée. Il avait été obligé de rester à Ghambéry pour se faire soigner d'une fièvre ardente, causée par les atrocités dont il avait été témoin. Je n'osai qu'en tremblant demander des nouvelles

de ma mère, de mon frère, de M. Le Brun et de tous mes amis. Cependant M. de Rivière me rassura un peu, en me disant que ma mère ne quittait plus Neuilly, que M. Le Brun restait assez tranquille à Paris, et que mon frère et sa femme étaient cachés. Quant à mes amis et à mes connaissances, le danger ne les avait point encore atteints ; mais beaucoup d'entre eux étaient inquiétés.

On imagine bien que je renonçai au projet d'aller à Paris. Je me décidai à rester à Turin, c'est-à-dire fort près de cette ville, pour être plus à portée des nouvelles. En conséquence, je louai une petite maison, ce qu'on appelle une vigne, sur le coteau de Montcarlier, qui domine le Pô. M. de Rivière vint habiter avec nous cette solitude, où nous ne pouvions rencontrer que de bons paysans, si pieux et si calmes, que ces braves gens réjouissaient le cœur et consolaient l'esprit. Nous avions; un clos, entouré de berceaux de

vignes et de ûguiers. Nous montions souvent à la forêt qui était au-dessus de notre habitation ; plusieurs sentiers nous menaient à de petites chapelles, situées de distance en distance sur la hauteur du coteau, dans lesquelles nous allions les dimanches entendre la messe. J'avoue que les églises champêtres m'ont toujours vue prier avec plus de ferveur que les autres. Je me souviens que mon amie, madame de Verdun, me grondait souvent de ne point me montrer assez assidue au service divin. Certes, si je n'allais pas en France régulièrement à la messe, ce n'est point par irréligion; mais dans les églises de Paris, où il y a foule, je ne suis pas assez avec Dieu. J'y vois des couleurs, des draperies, une multitude d'expressions diverses de physionomies, des effels de soleil : enfin, comme la peinture et le bruit m'y poursuivent, je ne puis prier aussi bien que je le fais dans une église de village.

Le séjour que M. de Rivière fit dans cette solitude remit peu à peu sa santé. Quant à moi, je repris ma palette. Je peignis une baigneuse, d'après ma OHe, et je vendis tout de suite ce tableau au prince YsonpofT, qui était venu me trouver dans ma Thébaïde.

Quand je fus résolue à retourner à Milan, ne sachant comment reconnaître les bons soins que Porporati avait pris de moi, j'imaginai de lui faire le portrait de sa fille, qu'il adorait avec raison. Il en fut si enchanté qu'il grava ce portrait aussitôt et m'en donna plusieurs charmantes épreuves.

A moitié chemin, sur la route de Milan^ je fus arrêtée deux jours comme Française. J'écrivis tout de suite pour demander un permis de séjour, que le

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comte de Wilsheck, ambassadeur d'Autriche à Milan, me Ot obtenir. J'allai l'en remercier dès que je fus iostallée, et je fus reçue par lui avec autant de bonté que de distinction. Il m'engagea beaucoup à me rendre à Vienne, m'assurant que ma présence y causerait uoe grande satisfaction. Comme les nouvelles que nous recevions de France m'obligeaient d'ajourner indéfiniment mon retour à Paris, je ne tardai pas' à me décider, ainsi qu'on le verra, à suivre ce conseil.

Je fus reçue à Milan de la manière la plus flatteuse; le soir même de mon arrivée les jeune gens des premières familles de la ville vinrent me donner une sérénade sous, mes fenêtres. Je me contentais d'écouter cette musique avec grand plaisir, ne soupçonnant P^s le moins du monde que je fusse l'objet de cette galanterie italienne, quand mon hôtesse monta pour ïûe le dire, et m'assurer de l'extrême désir que l'on ^^ait de me garder dans la ville au moins pendant quelque tenaps. Afin de témoigner ma reconnaissance d'un pareil accueil, je crus devoir m'établir pour plusieurs jours à Milan, où d'ailleurs je désirais voir l^ tableaux des grands maîtres, et beaucoup d'autres choses curieuses.

^e visitai d'abord le réfectoire de l'église des Grazie, où se trouve la fameuse Cène, peinte sur mur par Léonard de Vinci, C'est un des chefs-d'œuvre de l'école italienne; mais, en admirant ce Christ, si no- ^ïement représenté, tous ces personnages, peints avec tant de vérité et de caractère, je gémissais de voir un aussi superbe tableau altéré à ce point; il a d'abord été couvert de plâtre^ puis repeint dans plu-

sieurs parties. Toutefois on pouvait juger de ce qu'avait été cette belle composition avant ces désastres, puisque, vue d'un peu loin, elle produisait encore un effet admirable. Depuis, j'ai su que ce chef-d'œuvre avait été bien autrement dégradé. On m'a dit que, pendant les dernières guerres de Bonaparte en Italie, les soldats s'amusaient à tirer des coups de fusils à balles dans la Cène de Léonard de Yinci! Maudits soient ces barbares!

Je m'empressai, comme on peut le croire, d'aller voir les cartons de l'école d'Athènes, tracés par Raphaël, et je les contemplai longtemps avec délices. Puis je trouvai aussi à la bibliothèque Ambroisine ace collection de dessins très-précieux ; car plusieurs sont de Raphaël, de Léonard de Yinci et d'autres grands maîtres. Ces dessins ne sont points terminés, mais tout y est indiqué avec autant d'esprit que de sentiment I plus finis, ils auraient perdu de leur piquante originalité. On voit dans cette bibliothèque Ambroisine une grande quantité de médailles antiques, les plus intéressants manuscrits et des trésors en pierres rares et en marbres précieux.

Je fis différentes excursions aux environs de Milan, une entre autres à la montagne de \2l Madone del ftonte^ oîi l'on voit à gauche, sur la hauteur, un temple; puis de distance en distance de petites chapelles dans les* quelles se trouvent tous les sujets de la passion. Les figures, grandes comme nature, ne sont pas sculptées d'un travail très-fin; mais elles ont une grande vérité d'expression; une Vierge surtout, plus grande que nature, qui est représentée seule et montant

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