CHAPITRE XVI
sorte que je ne pouvais supporter l'idée 4e voir pendre leur (ils. Je courus chez le gouverneur, et je le suppliai de sauver ce misérable jeune homme en le faisant partir sans bruit. Mais le comte Samoicloff ne voulut pas céder à mes instances, disant que l'impératrice était instruite du vol, et qu'elle en était outrée. Je ne puis te dire ce qu'il m'en a coûté de prières, de démarches, pour obtenir enfin la certitude qu'on le ferait partir par mer, ce qui fut exécuté.
« Pour en revenir à mes quinze mille francs, je les regrette d'autant plus que je viens d'en perdre quaranle-cinq mille d'un autre côté; voici comment : pendant le premier mois de mon séjour ici, j'avais gagné quinze mille roubles 4 . On m'a conseillé de les placer aussitôt chez un banquier qui me paraissait un fort honnête homme. Cet honnête homme vient de faire banqueroute, et je n'aurai rien de mes quinze mille roubles. Tu dois reconnaître là cette destinée que tu sais. Il m'a été impossible jusqu'ici de conserver la moindre chose de ce que je gagne : j'attends avec résignation un temps plus heureux.
a Pour changer de discours, je te dirai que je viens de voir mon plus ancien ami, Doyen le peintre, si bon, si spirituel ! l'impératrice l'aime beaucoup. Elle est venue à son secours; car il a émigré sans aucune fortune, n'ayant laissé en France qu'une maison de campagne qu'on lui a prise. Il a sa place au spectacle tout près de la loge de l'impératrice, qui, m'a-t-on dit, cause souvent avec lui*.
1 Le rouble valait trois francs. (Note de l'auteur.)
* Doyen, qui, depuis 1716, avait été nommé professeur à l'Acadé-
« J'ai retrouvé aussi avec plaisir la baronne de Strogonoff, que je voyais beaucoup à Vienne, où j'ai fait son portrait et celui de son mari. Il vient de ro'arriver chez elle une petite aventure que je veux aussi te conter parce qu'elle te fera rire. Il faut te dire qu'un jour à Vienne, pendant qu'elle me donnait séance, madame de Sirogonolf me parla de ce souper grec, doat tu peux te souvenir, en ajoutant le plus simplement du monde qu'elle savait que ce souper m'avait coûté soixante mille francs. Je lis un grand saut sur ma chaise en entendant cela, puis je me pressai de lui conter tous les détails de la chose, et de lui prouver que j'avais dépensé à peu près quinze francs. — Vous m'étonnez bien, me dit-elle quand elle fut persuadée quejedisais vrai; car, à Saint-Pétersbourg, nous tenions le fait d'un de vos compatriotes, monsieur de L***, qui se dit fort lié avec vous, et qui prétend avoir été un des convives. Je répondis, ce qui était exact, que je ne connaissais M. de L*** que de nom, et nous n'en parlâmes plus alors.
« Peu de jours après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, où certainement M. de L*** n'avait pas cru que je viendrais jamais, la baronne de Strogouoff fut indisposée; j'allai la voir, et, comme j'étais assise auprès de son lit, on annonça M. de L*** ; vite, je me
mie royale de peinture et de sculpture de Paris, émigra deux ans plus tard que madame Vigée Le Brun, c'est-à-dire «n 1791, pour aller s'établir à Saint-Pétersbourg, où Catherine II l'avait invité à venir demeurer, et lui avait offert la direction de son Académie impériale des beaux-arts. Doyen a fait en Russie beaucoup de beaux plafonds et tableaux nui ont été placés soit dans les palais impériaux, soit dans les galeries d'un grand uombre de seigneurs russes.