‹ SouvenirsChapitre 109 sur 124 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

l'abbé Delille ait dit souvent, « que les morceaux caquelés se digéraient beaucoup mieux. »

A propos de dîners, je dirai ici que bien certainementleplus triste que j'aie fait à Saint-Pétersbourg eut lieu chez cette sœur de Zuboff, chez laquelle j'avais négligé de porter ma lettre de recommandation. Six mois de mon séjour en Russie s'étaient passés lorsque je la rencontrai, un soir, en sortant du spectacle. Elle vintà moi et me dit d'un air fort aimable, qu'elle attendait toujours une lettre que Ton m'avait remise pour elle. Ne sachant pas trop comment m'excuser, je lui répondis que j'avais égaré cette lettre ; mais que je la chercherais de nouveau et que je m'empresserais de la lui porter. Je vais en effet un matin chez la comtesse D***, qui m'engage à dîner pour le surlendemain. On dînait alors à deux heures et demie dans toutes les maisons de Saint-Pétersbourg ; je me rendis donc chez la comtesse à l'heure fixe, avec ma fille qu'elle avait aussi invitée. On nous introduisit dans un salon fort triste, sans que j'eusse aperçu sur mon passage aucun apprêt de dîner. Une heure, deux heures se passent; mais il n'est pas plus question de se mettre à table que si nous venions de prendre le café ; enfin, je vois entrer deux domestiques qui déploient plusieurs tables de jeu, et, quoiqu'il me parût un peu étrange que Ton mangeât dans un salon, je me flatte qu'ils vont servir ; point du tout, ces gens sortent, et quelques minutes après une partie des convives se mettent à jouer. Vers six heures, ma pauvre fille et moi, nous étions tellement affamées, qu'çn nous regardant toutes deux dans une glace, nous nous fî-

mes peur et pitié. Je me sentais tout à fait mourante; ce ne fut qu'à sept heures et demie qu'enfin Ton vint nous dire que l'on était servi ; mais nos pauvres estomacs avaient trop souffert; il nous fut impossible de manger. J'appris alors que la comtesse D***, étant intimement liée avec lord Wilford, ne dînait, pour lui complaire, qu'à l'heure où Ton dîne à Londres. Le fait est que la comtesse aurait dû m'en avertir; mais peut-ôtre la sœur du favori s'était-elle persuadé que tout l'univers savait à quelle heure elle se mettait à table.

En général, rien ne me contrariait autant que de dîner en ville ; j'étais cependant parfois obligée de le faire, surtout en Russie, où l'on risque de fâcher tout à fait les maîtres de maison si Ton refuse trop souvent leurs imvitations. Les dîners me plaisaient d'autant moins qu'ils étaient habituellement fort nombreux. Au reste, la plus grande magnificence présidait à ces repas ; la plupart des seigneurs avaient de très-bons cuisiniers français, et la chère était exquise. Un quart d'heure avant de se mettre à table, un domestique apporte sur un plateau des liqueurs de toute espèce avec de petites tartines de pain beurrées. On ne prend guère de liqueur après le dîner ; mais toujours du vin de Malaga excellent.

Il est d'usage que les grandes dames même chez elles passent à table avant les personnes invitées, en sorte que la princesse Dolgoruki et d'autres venaient me prendre le bras afin de me faire passer en même temps qu'elles ; car il est impossible de pousser plus loin que les dames russes la politesse bienveillante qu

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