CHAPITRE III
fer, suivent le cortège. Le coup d'oeil de celte procèssion est superbe.
Le matin du vendredi saint, j'allai, à la chapelle Sixtinc, entendre le fameux Miserere d'Allegri, chanté par des soprani sans aucun instrument. C'était vraiment la musique des anges. Le soir, je me rendis à Saint-Pierre, les cent lampes de l'autel étaient éteintes. L'église ne se trouve plus éclairée que par une croix illuminée et prodigieusement brillante. Cette croix a pour le moins vingt pieds de hauteur, et pan ît être suspendue d'une manière magique. Nous Urnes entrer le Pape, qui s'agenouilla; il était suivi de tous les cardinaux qui l'imitèrent; mais ce qui, je l'avoue, me surprit et me scandalisa même, ce fut de voir, pendant la prière du Saint-Père, une quantité d'étrangers se promener dans l'église avec la môme liberté que s'ils étaient dans le jardin du Palais-Royal.
Le jour de Pâques, j'eus soin de me trouver sur la place de Saint-Pierre, pour voir le Pape donner la bénédiction. Rien n'est plus solennel. Cette place immense est couverte dès le grand matin par des groupes de paysans et d'habitants de la ville voisine, tous en costumes différents, de couleurs fortes et variées; on y rencontre un grand nombre de pèlerins. Et pas un de ces groupes ne se divise.. Les galeries de chaque côté de l'église étaient remplies de Romains et d'étrangers, puis, en avant, se trouvaient placées les troupes du pape et les troupes suisses, enseignes et drapeaux déployés. Le plus religieux silence régnait partout. Ce peuple était aussi immobile que le superbe obélisque de granit oriental qui orne la place;
168 SOUVENIRS* DE MADAME ViGÉE LE BRUN,
on n'entendait que le bruit de l'eau qui tombait des deux belles fontaines, et qui se perdait doucement dans Timmensité de la place.
A dix heures le pape arriva, tout habillé de blanc, et la tiare sur la tête. Il se plaça dans la tribune du milieu en dehors de l'église, sur un magnifique trône cramoisi très élevé. Tous les cardinaux, vêtus de leur beau costume, l'entouraient. Il faut dire que le pape Pie VI était superbe. Son visage coloré n'oflrail aucune trace des fatigues de l'âge. Ses mains étaient très-blanches et potelées. Il s'agenouilla pour lire sa prière ; après quoi, se levant, il donna trois bénédictions en prononçant ces mots : urbi et orbi (à la ville et au monde). Alors, comme frappés par un coup d'électricité, le peuple, les étrangers, les troupes, tout le monde se prosterna, tandis que le canon retentissait de toutes parts; ce qui ajoute encore à la majesté de celte scène, dont il est, je crois, impossible de ne pas se sentir attendri.
La bénédiction donnée, les cardinaux jettent de la tribune une grande quantité de papiers, que l'on ma dit porter des indulgences. C'est à ce moment seulement que les groupes dont j'ai parlé se rompent, se confondent; qu'un millier de bras s'élèvent pour saisir un de ces papiers. Le mouvement, l'ardeur de cette foule qui s'élance et se presse, est au-dessus de toute description. Lorsque le pape se retire, la musique des -régiments joue des fanfares, et les troupes défilent ensuite au son des tambours.
Le soir, le dôme de Saint- Pierre est illuminé, d'abord en verres de couleurs, puis subitement en