CHAPITRE Y
comme Nina. Je ne pus m'empêcher de lui demander ce que signifiait cette rose. — C'est que je vien9 de recevoir une lettre de lord Nelson, me répondit-elle. . Le duc de Berri et le duc de Bourbon, ayant entendu parler de ses attitudes» avaient un désir extrême de voir ce spectacle qu'elle n'avait jamais voulu donner à Londres. Je lui demandai de m'accorder une soirée pour les deux princes, et elle y consentit. J'invitai alors quelques autres Français que je savais être fort curieux d'assister à cette scène ; et le jour venu je plaçai dans le milieu de mon salon un très-grand cadre enfermé à droite et à gauche dans deux paravents. J'avais fait faire une énorme bougie qui répandait un grand foyer de lumière ; je la posai de façon qu'on ne pût la voir, mais qu'elle éclairât lady Hamilton comme on éclairé un tableau. Toutes les personnes invitées étant arrivées, lady Hamilton prit dans ce cadre diverses attitudes avec une expression vraiment admirable. Elle avait amené avec elle une jeune fille qui pouvait avoir sept ou huit ans, et qui lui ressemblait beaucoup. On m'a dit même que cette enfant était la fille de madame Nelson. Elle la groupait avec elle, et me rappelait ces femmes poursuivies dans l'enlèvement des Sabines du Poussin. Elle passait de la douleur à la joie, de la joie à l'effroi, si bien et avec une telle rapidité que nous en fûmes tous ravis.
Comme je l'avais retenue à souper, le duc de Bourbon, qui était à table à côté de moi, me fit remarquer combien elle buvait de porter. Il fallait qu'elle y fût bien accoutumée, car elle n'était pas ivre après deux ou trois bouteilles. Longtemps après avoir quitté Lon-
dres, en 1815, j'ai appris que lady Ha mil ton venait de finir ses jours à Calais, où elle est morte dans l'isolement et la plus affreuse misère.
Nous voilà bien loin de Naples et de! 790; j'y réviens.
J'étais dans l'enchantement d'habiter cet hôtel de Maroc, sans parler de l'agrément de mon voisinage. Je jouissais, de ma fenêtre, de la vue la plus magnifique et du spectacle le plus réjouissant. La mer et l'île Caprée en face ; à gauche le Vésuve, qui promettait une éruption par la quantité de fumée qu'il exhalait ; à droite le coteau de Pausilippe, couvert de charmantes maisons, et d'une superbe végétation ; puis ce quai de Chiaja est toujours si animé qu'il m'offrait sans cesse des tableaux amusants et variés ; tantôt des lazzaroni venaient se désaltérer au jet d'eau qui sortait d'une belle fontaine placée devant mes fenêtres, ou déjeunes blanchisseuses venaient y laver leur linge ; le dimanche déjeunes paysannes, dans leurs plus beaux atours, dansaient la tarentelle devant ma maison, en jouant du tambour de basque, et tous les soirs je voyais les pêcheurs avec des torches dont la vive lumière reflétait dans la mer des lames de feu. Après ma chambre à coucher, se trouvait une galerie ouverte, qui donnait sur un jardin rempli d'orangers et de citronniers en fleurs ; mais comme toute chose, ici-bas, a ses inconvénients, mon appartement en avait un dont il me fallut bien prendre mon parti. Pendant plusieurs heures de la matinée je ne pouvais ouvrir mes fenêtres sur le quai, attendu qu'il s'établissait au-dessous de moi une cuisine ambulante où les femmes faisaient cuire des tripes dans de grands chaudrons, avec de