‹ SouvenirsChapitre 41 sur 124 · CHAPITRE VI. 2H · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. 2H

poésie est née là ! Il fallut m'arracher à ma ravissante contemplation, car il nous restait encore à gravir bien autrement.

Nous arrivâmes dans une espèce de désert, bordé de ravins si profonds, que je n'osais y plonger mes yeux, et mon maudit âne s'obstinait à marcher toujours sur le bord. Ne pouvant regarder en bas, je me mets à regarder en haut, et je vois la montagne, que nous avions à gravir, toute couverte d'affreux nuages noirs. Il fallait pourtant traverser cette nuée, au risque d'être étouffée cent fois : notez de plus que le chemin était à pic sur la mer, et qu'il ne s'y trouvait pas une seule habitation. Le cœur me bat encore quand j'y pense. Je suivis pourtant, mais non sans recommander mon âme à Dieu. Nous mîmes une heure et demie, marchant toujours, à traverser ces nuages. L'humidité était si grande, que .nos vêlements étaient trempés ; on ne se voyait pas à quatre pieds, en sorte que je finis par perdre ma compagnie. On peut juger de l'effroi que j'éprouvais. Quand j'entendis le son d'une petite cloche, je poussai un grand cri de joie, pensant bien que c'était celle de l'ermite chez lequel nous devions dîner. C'était elle, en effet; on reconnut ma voix et l'on vint à mon secours.

Je trouvai toute ma société réunie dans l'ermitage, qui est situé sur la dernière pointe des rochers du mont Saint-Nicolas. Dans ce moment, néanmoins, le brouillard était si épais, qu'il était impossible de rien voir ; mais, presque ausitôt, les nuages se divisent, le brouillard se dissipe, je me trouve sous un ciel pur; je domine ces nuées qui m'avaient tant effrayée, je

les vois descendre dans la mer, et le soleil les traverser en leur donnant les couleurs de l'arc-en-ciel ; enfin qnelques nuages argentés embellissent ce ma* gique coup d'œil. On ne distinguait les barques qu'à leurs voiles blanches qui brillaient au soleil. Notre vue plongeait sur les villages d'Ischia; mais cette masse de rochers écrasait tellement de sa supériorité tout ce qui fait l'ambition des hommes, que les maisons ressemblaient à de petits points blancs; quant aux individus, ils étaient invisibles : ce que c'est que de nous, mon Dieu !

Nous étions à contempler ce magnifique spectacle, quand le général Salis vint nous avertir que le dtner était servi, nouvelle qui ne nous fut pas indifférente après tant de fatigues et de tribulations. Ce dîner, qu'il nous donnait, pouvait se comparer à ceux de Lucullus ; tout était recherché, rien n'y manquait, au point que nous eûmes des glaces pour finir. Il fallait voir l'étonnement des trois bons religieux qui habitaient ce rocher et qui profitèrent de cet excellent repas; ils en gardèrent les restes, ce dont ils parurent fort contents.

Après dîner, madame Silva et moi nous fîmes notre sieste, en plein air, sur des sacs d'orge renversés, où l'odeur des genêts et de mille fleurs nous embaumait. Puis, nous remontâmes sur nos ânes pour parcourir l'autre côté de l'île. Là, nous vîmes des sites très-pittoresques, et le chemin que nous avions pris nous conduisit à notre habitation.

Je voulus aller aussi à Pœstum ; quoique la distance de Naples ne soit que de vingt-cinq lieues, nous fûmes

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