‹ SouvenirsChapitre 42 sur 124 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

prévenus que le voyage est très-fatigant, mais on ne tient pas au désir d'aller admirer des monuments qui ont trois ou quatre mille ans, quand ils se trouvent aussi près de vous. Des trois temples que Ton y voit, celui de Junon était encore alors bien conservé, au point qu'à l'extérieur il semblait être entier. Ce temple est noble, imposant, comme tout ce qu'ont fait les anciens, près desquels nous ne sommes que des pygmées. Aussi puis-je dire avoir été fort surprise à Pompe'U que nous visitâmes ainsi qu' flerculanum, de la petitesse des maisons et du temple d'Isis. Il faut croire que la partie découverte était autrefois un faubourg.

Je conduisis aussi ma fille à Portici, dans le muséum, beauté tout à fait unique dans le monde; mais tant d'écrivains l'ont si bien décrit, que je crois inutile d'en parler ici.

Ces excursions et plusieurs autres ne m'empêchèrent pas de travailler beaucoup à Naples. J'avais môme entrepris tant de portraits que mon premier séjour dans cette ville a été de six mois, quoique je fusse arrivée dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine de Naples désirait que je fisse les portraits de ses deux filles aînées *, ce que je commençai tout de suite. Sa Majesté s'apprêtait à partir pour Vienne, où elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu'à son retour elle me dit : « J'ai fait un heureux voyage ; je

1 Ces deux portraits ne sont pas mentionnés par madame Vigée Le Brun dans la liste de ses portraits et tableaux.

viens de conclure avec un grand bonheur deux mariages pour mes filles. » L'aînée en effet épousa peu de temps après l'empereur d'Autriche, François II, et la seconde, qui se nommait Louise, épousa le • grand-duc de Toscane. Cette dernière élait fort laide, et tellement grimacière, que je ne voulais pas finir son portrait. Elle est morte quelques années après son mariage.

Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal *. L'heure de mes séances à la cour était midi, et, pour m'y rendre, il me fallait suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les maisons qui sont bâties à gauche et qui font face à la mer, étant peintes en blanc pur, le soleil y donnait avec une telle force que j'en étais aveuglée. Pour sauver mes yeux, j'imaginai de mettre un voile vert, ce que je n'avais vu faire encore à personne, et ce qui devait paraître assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs ; mais, quelques joursaprès, je vis quantité d'Anglaises m'imiter, et les voiles verts devinrent à la mode.

Je me suis aussi très-bien trouvée de mon voile vert à Pétersbourg, où la neige est si brillante qu'elle m'aurait fait perdre la vue.

A cette môme époque je commençai le portrait de Paësiello. Tout en me donnant séance, il composait un morceau de musique, qu'on devait exécuter pour le retour de la reine, et j'étais charmée de cette circons-

i Ce portrait est de même omis par madame Vigée Le Brun dans la liste de ses portraits et tableaux.

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